Jusqu’à pareil éclat

Anne-Lise Grobéty

Ce texte a paru en 1990, sous la forme d’une nouvelle, dans un ouvrage hors commerce, Jours et contrejours, illustrations de Anne Bringolf-Pantillon, aux Éditions des Terreaux, à Lausanne. La présente édition a été entièrement remaniée par l’auteur.

Recensione

di Francesco Biamonte

Pubblicato il 03/12/2007

Antipathique d'abord, cassante, méfiante voire méprisante, puis soudain généreuse du récit de la première saison de sa vie: Jade Chichester est une photographe reconnue qui «ne veut plus voir plus grand monde». La narratrice anonyme de Jusqu'à pareil éclat veut la rencontrer dès la première ligne du livre, «bientôt inquiète de [sa] propre insistance à tenter de forcer sa porte»; elle l'admire, lui confère un pouvoir de vision supérieur au sien. Lors d'une première conversation téléphonique, presque congédiée déjà, la narratrice pose pourtant la question-sésame: «les circonstances de votre toute première photo». A cette question-là, Jade Chichester a manifestement envie de répondre. La rencontre aura lieu.

Le livre s'articule dès lors en flash-back. L'enfance de Jade Chichester est évoquée, tantôt en «elle», rapportée par la narratrice, le plus souvent en «je», par la bouche de la photographe. A la fin du dialogue, Anne-Lise Grobéty oblige habilement le lecteur à reconsidérer le texte qu'il vient de découvrir: le récit de la photographe et l'imagination de la narratrice sont présentés rétroactivement comme deux univers inextricables. L'écriture est toujours invention, et l'auteure, une fois encore, se fait «passagère clandestine» de son propre texte, comme elle le disait d'elle-même dans un entretien l'an dernier.

Jade Chichester, née sous le haut prénom d'Elizabeth Mary, vit une enfance anormalement solitaire et totalement dénuée d'amour, singulièrement intense pourtant, dans un monde à part, coupé de tout: la propriété de sa famille de la grande aristocratie anglaise, ses immenses jardins, son manoir labyrinthique aux pièces parfois abandonnées et ses écuries vides témoignant que le monde change, que la prospérité des Chichester n'est plus ce qu'elle était. Le père n'existe presque pas. La mère, paralysée dans une misère morale dont on ne connaîtra rien sinon l'aigreur monstrueuse, tient sa fille à distance, ne lui concède ni tendresse ni paroles, sinon une ritournelle de mépris et de rejet. La petite Elizabeth Mary aura pourtant la possibilité de former ses sens et son esprit dans ce monde en sursis : animale parmi les plantes et les animaux dans sa petite enfance, elle découvre dans la bibliothèque la poésie de Keats et le pouvoir érotique et vital de la langue, la peinture et l'ébénisterie dans les greniers ou les couloirs. «Plus que les livres, les tableaux (à cause de la pétrification du trait peut-être) l'entraînaient dans d'encombrantes réflexions sur l'existence, le temps où le bénévolat de la mort […] Objets, lectures, portraits déposaient sur sa peau d'innombrables particules qui finissaient par s'enfoncer profond dans son organisme au point de se mélanger à sa substance et de la relier intensément à leur réalité évaporée depuis longtemps». Le discours, ici, est nuancé: le manoir enferme l'enfant dans un monde révolu, lui interdit l'accès à sa propre vie; mais le regard d'Elizabeth Mary peut se développer, s'approfondir «jusqu'à pareil éclat» au contact des spectres d'une tradition mortifère.

L'arrivée soudaine de Lady Arlington, tante aventurière, globe-trotter, photographe et homosexuelle bouleverse l'atmosphère. Pour la première fois, un regard se pose sur la fille et s'exprime. Pour la tante, elle est une sauvageonne qu'il faut éduquer, mais à qui il faut avant tout faire croire qu'un autre monde, qu'une autre vie existe. Par réaction, la mère aussi lâche quelques mots: «Et dans l'éclair suivant, incisif et brutal comme lame de couteau en chair, je vis ma mère retomber sur sa couche, griffant l'obscurité de sa rage, «Elle ne partira pas, non non !, cinglant les joncs coupant, «Elle crèvera ici comme moi!»». A cette condamnation, Lady Arlington oppose une charge prophétique. Pour l'enfant — et par la suite pour sa mère — le mouvement de libération est amorcé. L'appareil photo que sa tante lui laisse en sera l'instrument, mais d'une manière inattendue encore: la première image d'Elizabeth Mary Chichester est un portrait raté de sa mère.

Dans ce bref roman d'initiation, ou de formation sans formateur — Lady Arlington, en termes psychologiques contemporains, serait plutôt un «tuteur de résilience» — le lecteur retrouve le talent d'Anne-Lise Grobéty pour créer des atmosphères en multipliant les métaphores. L'auteur suscite avec un bonheur particulier la perception du monde végétal, et aussi les pièces abandonnées de l'insondable manoir, et poursuit dans cet univers l'exploration de plusieurs de ses thèmes de prédilection : le rapport mère-fille, l'émancipation personnelle; l'être privé de parole; le manque intérieur que la protagoniste cherche à cerner; l'interrogation implicite sur le statut de la première personne en littérature. Relativement simple dans son déroulement, Jusqu'à pareil éclat s'avère subtil dans son discours, et riche à la fois de sa profusion d'images et de ses ellipses. En choisissant le cadre presque irréel du manoir coupé de tout, Anne-Lise Grobéty construit ici un monde plus livresque et cinématographique que réel, entretissé de vers de Keats et de Wordsworth. Abstrait en ce sens, en dépit de la sensualité de sa langue, ce texte doit alors assumer son maniérisme. Il n'en recèle pas moins des passages puissants. La fameuse première photo, en particulier, à quelques pages de la fin, origine et but de ce récit, est un vrai moment de littérature: tout ce qui précède semble soudain n'avoir été rien d'autre qu'une mise en scène élaborée pour arriver là, à cet instant presque infiniment bref où le diaphragme s'ouvre, et avec lui l'avenir.