Trois gouttes de sang et un nuage de coke

Quentin Mouron

Watertown. Banlieue de Boston, novembre 2013. Un retraité sans histoire est retrouvé dans son pick-up sauvagement assassiné. L’enquête est confiée au shérif McCarthy, pugnace, humaniste, déterminé. Au même moment, Franck, jeune détective dandy, décadent et cocaïnomane, double sombre du shérif, mène l’enquête en parallèle, parcourant la ville en quête de sensations nouvelles.

Un mafieux de renom, un jeune musicien ambitieux, un romancier vulgaire, des flics besogneux ainsi que tous les autres, les « largués », les « paumés » sont mis en scène et embrasent cette fresque sans concession d’une Amérique hantée par la crise des subprimes.

À mi-chemin entre le roman social et le thriller, Trois gouttes de sang et un nuage de coke, roman au ton vif et au style léché, laisse le lecteur sans voix.

(Présentation du roman, éditions La Grande Ourse)

Recensione

di Elisabeth Jobin

Pubblicato il 06/07/2015

Depuis la parution de son premier opus en 2011, le jeune auteur Quentin Mouron, né en 1989, défraie la chronique romande avec une belle régularité. Son texte inaugural Au point d’effusion des égouts (Olivier Morattel éditeur) se distinguait par une langue ciselée, une belle impertinence et une forte disposition au cynisme. Déjà, le propos de l’auteur explorait les vastes territoires américains, avec un attachement particulier pour ses zones d’ombres et ses terres de désenchantement. Déjà, Mouron jalonnait son récit de références et citations tirées de ses nombreuses lectures, opérant un savant décalage entre l’érudition du ton et le désœuvrement des personnages.

Après la Californie du premier livre, l’auteur nous a emmenés dans les frimas et les désolations du Québec (Notre-Dame-de-la-Merci), avant de régler quelques comptes à domicile dans un texte traitant du milieu culturel romand (La Combustion humaine). Avec Trois gouttes de sang et un nuage de coke, thriller publié par la maison parisienne La Grande Ourse, Mouron retourne aux États-Unis, cette fois-ci sur la côte Est: Boston et ses périphéries minées par la criminalité, la drogue, la crise. Le Lausannois, intrigué par les complaintes des bas-fonds de Watertown, prend ici le soin d’élaborer leur contrepoint, celui des braves gens et de leurs codes moraux, qui s’avèreront néanmoins chancelants sur le long terme.

Lorsque Jimmy Henderson est retrouvé tué dans son pick-up, le visage mutilé, le Tout-Boston entre en effervescence. Chacun y va de son petit commentaire. S’agirait-il d’un règlement de compte? Car le vieux Jimmy avait menacé son beau-fils Alexander Marshall de le dénoncer pour attouchements sexuels sur sa petite fille. Sans plus attendre, les forces de l’ordre interpellent Marshall et le placent en garde à vue. Toxicomane et trafiquant de drogue, il fait un coupable parfait. Mais son motif ne serait-il pas trop évident? La police est loin d’être convaincue. Au lecteur est offerte une clé supplémentaire: le meurtre coïncide avec l’arrivée en ville de Franck, un détective new-yorkais amateur de coke et de mèche avec la mafia de Boston. C’est peu dire que le personnage détonne dans la médiocrité provinciale: sa distinction, son bagout, sa superbe… Mais aussi sa fascination pour le sensationnel, ces évènements sordides qui, comme autant de bouffées d’air frais, percent l’ennui quotidien.

Dès les premières pages, Franck se rapproche du shérif Paul McCarthy, chargé de l’affaire, et surveille ses faits et gestes. Le détective vicieux analyse le quotidien de cet homme intègre – quoiqu’il apparaisse bientôt que le flic, aux prises avec des questionnements de fond, nuance le manichéisme auquel on aurait pu s’attendre. Si McCarthy se cramponne à «l’ordinaire» – cette simplicité que Franck, justement, qualifie de vulgaire – c’est pour éviter de chavirer dans ce crime qu’il côtoie au quotidien. «Ma vie, songe-t-il parfois, est avant tout la lutte contre mes dérèglements, ma propre hérédité; le trafic de drogue, le crime organisé, cela ne vient qu’ensuite.» Aussi les valeurs du travail, de la famille et de la religion composent-elles un «dispositif» d’apparence pour l’homme tourmenté.

Toutefois, l’enjeu du livre réside moins dans l’élucidation du crime que dans la rhétorique qui l’entoure. Les étapes des investigations que mènent en parallèle Franck et McCarthy les poussent à fréquenter, chacun de son côté, les différentes couches sociétales bostoniennes. Du prolétaire triste au romancier m’as-tu-vu, des mannequins blasés au flûtiste candide, Mouron s’emploie à racler le fond des âmes pour en révéler toutes les misères, les rêves déçus. Il s’avère que le dénominateur commun de cette faune hétéroclite n’est autre que la dépendance – à la gloire, à la solitude, aux ovations de l’auditoire, ou encore aux substances, selon les inclinations personnelles et les budgets à disposition.

Jusque-là, nous adhérons volontiers à l’histoire, à sa trame haletante. L’intérêt se dissipe pourtant lorsqu’on touche aux analyses sociétales, que l’auteur cultive en marge du récit dans un ton trop souvent prétentieux. La césure entre le fond et la forme devient alors apparente: tandis qu’il élabore de longs commentaires, Mouron se désinvestit de ses personnages pour mieux les regarder d’en haut et les doucher de toute sa culture. Ces savantes références ne se fondent pas dans l’intrigue. Au contraire, elles demeurent à sa surface et s’affichent en parades adressées au lecteur, qui s’en lasse assez rapidement.

L’éloquence de l’auteur ne parvient donc pas à réinventer le thriller américain. En posant un regard profondément masculin sur le genre, Trois gouttes de sang et un nuage de coke renoue même avec l’une de ses plus grandes traditions, le machisme latent et ordinaire – le crime et l’action étant l’apanage des hommes. Évidemment, l’auteur est en droit d’adopter une perspective plutôt qu’une autre. Mais on se fatigue, à la longue, de ces livres qui réservent aux personnages masculins l’exclusivité des expériences fondamentales, qu’il s’agisse de celle de la grandeur ou de la bassesse.

On regrette donc que l’auteur ne se mette pas davantage au service de son intrigue et qu’il n’ait pas la curiosité de diversifier ses points de vue. Au demeurant, la toile de fond du récit n’est pas sans intérêt. Mouron sonde avec perspicacité ce désir profondément humain qui consiste à vouloir esquiver l’habitude, repousser l’évidence ou encore remplacer l’ordinaire par l’extravagance. Un désir que partagent Franck et McCarthy, qui, chacun à sa manière, multiplient les artifices – par la proximité de l’art, de l’argent, de la drogue ou de la morale, ces agréments qui donnent l’illusion d’un monde meilleur – sans pour autant être dupes. Leurs excès sont autant de tentatives d’évasion d’un quotidien médiocre qui, bien entendu, finira par les rattraper.