C’était comme Elvis

Jacques Tornay

Alfred Hitchcock faisait de furtives apparitions dans chacun de ses films. Dans les nouvelles que voici, l'ombre d'Elvis Presley s'invite en douce à l'intérieur des récits par le titre d'une chanson dont le thème est presque toujours lié au propos. Les sujets sont variés: un homme se trompe de maison après un soir de beuverie; un modeste employé voit la roue de la fortune tourner en sa faveur; un couple attend vingt ans pour partir en voyage de noces; trois fées se penchent sur le berceau d'un quadragénaire; un soupirant découvre que l'amour est plus fragile qu'un œuf, etc. Et vogue la galère.

(Présentation du revueil, éditions de l'Hèbe)

Jacques Tornay: trois recueils aux éditions de l'Hèbe, 2015

di Françoise Delome

Pubblicato il 01/05/2015

La couverture de ces livres reproduit des détails d'un seul tableau de Nagata Yuriko et fait penser à des dessins aborigènes, comme s'il s'agissait de rassembler les trois volumes dans une même histoire imaginaire. Quoiqu'ils soient annoncés comme des livres de nouvelles, il m'a semblé plutôt être en face de récits rêveurs, parfois très courts, où les personnages et leurs rencontres permettent à l'auteur de développer de légères méditations sur l'étrangeté et la vanité de la vie, des rencontres, des désirs. Ces personnages sont sans poids (et parfois décrits avec des comparaisons très convenues), sauf le narrateur qui dit «Je» et qui, finalement, s'installe comme une sorte de Pierrot lunaire. À la poursuite d'amours tendres et simples, il est le sujet d'aventures un peu farfelues, plus profondes qu'elles n'en ont l'air. Il résiste à la difficulté d'être en «arrondissant les angles». C'est dans L'Apprentissage de la rondeur parfaite que ces personnages, souvent insolites et comme tracés à la «ligne claire», sont les plus nombreux. Le narrateur, dans la nouvelle éponyme, cherche depuis l'enfance et jusqu'à un âge avancé le trait juste, «le contour parfait sur lequel on ne revient pas», en dessinant depuis l'enfance des seins de femme:

Aujourd'hui, j'ai cessé, ma main est sujette à tremblements. Il n'importe, je sais que parmi les millions de sphères tracées par mon crayon il s'en trouvait au moins une d'une rondeur impeccable.

Nouvelles et récits semblent autant d'esquisses pour parvenir à trouver d'un seul coup la forme idéale pour exprimer des sentiments comme l'étonnement, la curiosité, la nostalgie, le désir d'un monde moins austère, un élan qui se soumette moins aux conventions et finisse par en contourner la rigidité, la bêtise parfois, une soif de simplicité et de pureté que rien n'arrête. Et tous ne sont pas aussi réussis effectivement. Certaines nouvelles laissent le lecteur sur sa faim, d'autres semblent à peine achevées, ce qui peut nuire paradoxalement à la légèreté souhaitée. Je me suis demandé si Jacques Tornay n'aurait pas gagné à supprimer quelques-unes d'entre elles. Ce flot ininterrompu semble volontaire de la part de l’auteur, un peu comme s'il voulait montrer les différents états d'une écriture qui ressemble à la pêche: la perle rare vaudra parce qu'on en aura regardé quelques-unes de moins captivantes. Comme Francis Ponge ou d'autres livrent leurs brouillons au lecteur, Jacques Tornay livre pour ainsi dire des essais qui finissent par devenir un plaisir de lecture, car on cherche avec lui avec de plus en plus d'intérêt les quelques pages qui rassembleront dans leur forme close une vérité littéraire, une vérité humaine, le «je ne sais quoi» et le «presque rien» qui font le charme absolu de la vie. Et on en trouve souvent dans ces trois livres dont les titres donnent à la flèche du temps un passé, C'était comme Elvis (chaque récit a pour origine le souvenir d'un titre d'Elvis Presley), un présent, L'Ombre du chat sur la pelouse, et un projet, L'Apprentissage de la rondeur parfaite, intitulé qui désigne aussi l'expérience que chacun fait de sa vie.

Ma préférence est allée le plus souvent vers les textes de L'Ombre du chat sur la pelouse qui rassemble des textes encore plus courts, sortes de dérives poétiques et saugrenues à partir d'un détail improbable qui aiguise dès les premiers mots la curiosité du lecteur:

Je me suis récemment croché le pied dans un zéro qui trônait à l'orée du parc; il est vrai que je prenais le chemin pour la première fois.

Et l'on découvre, si on ne l'avait pas encore fait, que l'entreprise est plus philosophique qu'elle ne paraît. Le narrateur sautera finalement dans ce chiffre couché dans l'herbe, rond comme l'étaient les seins des femmes sur les pages qui l'accompagnaient:

Ce jeu est extrêmement périlleux, j'en suis conscient. Il me procure néanmoins un frisson d'une profondeur indicible. C'est à cela que tendent mes fibres de créature intelligente: à la proximité immédiate et permanente de ma propre annulation.

Il s'agit aussi de retrouver ce qui fait la force d'un poème, de capturer l'instant, son éclat fugitif. Alors pourquoi ne pas carrément, comme dans la nouvelle intitulée «Efrim Bosenkraut ou la nostalgie du présent» finir par saisir la nostalgie elle-même et l'amener à devenir intemporelle:

À quarante ans, il se minait de nostalgie devant une phrase, un rien vieux d'une semaine. À cinquante ans, il s'agissait d'une heure, à soixante d'une minute. [...] Ah, mais quand il eut atteint sa soixante-dixième année il exulta enfin, parce que sa nostalgie l'avait rejoint, il la vivait au présent.

On songe alors que le nom un peu farfelu du personnage, Efrim Bosenkraut, sert de pseudonyme désarmant à Jacques Tornay le poète - comme les autres personnages et même le Je du narrateur -  pour écrire ces textes distanciés, très plaisants à lire quoique parfois subtilement troublants.