La Bague de Lumnie

Claire Krähenbühl

Ce livre est le fruit d’une rencontre entre deux créatrices, l’une artiste, l’autre poète. S’ensuit un échange épistolaire intense: enveloppes joueuses, lettres, images, dessins. De cette correspondance au long cours naîtra La Bague de Lumnie. On peut dire que chacune est maîtresse de ce projet, auteure à part égale; le livre n’existerait pas sans leur lien.
Le processus créatif à deux se nourrit des aléas du quotidien: le livre, matière vivante, évolue, bifurque, se ramifie sans rien de prémédité.

A travers ce dialogue sans balises une histoire s’est peu à peu révélée.

Dès les premières pages, un motif court dans les veines du texte et les lignes dessinées: celui de la bague. D’abord image et métaphore – jeu de petites filles, anneau magique des contes – elle deviendra cet objet réel, le bijou offert par Lumnie, signe d’alliance engageant mystérieusement deux êtres séparés par la langue et la culture. Lumnie existe. Elle vit dans une ville du Kosovo et c’est elle qui donne son titre au livre. Sa présence est au coeur de l’histoire qui reste ouverte sur des questions sans réponse.

Cl.K.

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 17/08/2015

Sur la couverture de La Bague de Lumnie, un dessin léger de Gisèle Poncet, diffus quoique précis, invite déjà à imaginer une tension entre une feuille entière de ginkgo et la moitié d'une corolle de fleur déchirée. Claire Krähenbühl ne fera qu'attiser cette tension entre intégrité et incomplétude tout au long de ce livre qui rassemble des textes que l'on peut lire autant comme les fragments d'une narration que comme des poèmes singuliers, souvent traversés par des interrogations qui relancent une attente toujours déçue, mais ouverte au désir de comprendre, de chercher. Ces questions créent une continuité paradoxale entre des textes courts, souvent troués.

«Où sont les objets du poème», la première question, inaugure l'aventure faite de découvertes joyeuses ou douloureuses, de doutes quant à la force réelle du langage qui, pourtant, peut nouer l'offrande d'un «lien de paille entre les mots». «Lien de paille», ces mots répétés à plusieurs reprises, comme une anaphore conciliatrice, affirment à la fois la relation et sa fragilité. Mais alors cet anneau, bague solide et nœud végétal, «serrure ou clé ?/ lien de paille autour de quoi?» Nous ne le saurons pas. Ou plutôt, jamais assez longtemps pour ne pas être obligée de recommencer à écrire, dessiner, écouter, donner, recevoir, lire... Le titre, La bague de Lumnie, dans son énoncé, évoque une bague offerte dans le beau hasard des rencontres par une femme presque inconnue du Kosovo. Il incite comme celui d'un conte à rêver à d'extraordinaires péripéties, à la découverte d'un trésor inaccessible.

Malgré la fragilité de l'entreprise, «mots qui s'effacent», «mots tombés en miettes» que la dessinatrice enfile à nouveau sur des fils ténus (bracelets périssables, colliers à la merci d'une trop forte secousse), une relation s'établit peu à peu entre êtres humains, mots, signes et choses, passé, présent et futur, entre langues qui ne se connaissent pas peut-être? Le lecteur perçoit une longue collaboration entre artiste et poète. Chaque poème semble démultiplier la polysémie mouvante de chaque dessin qui, lui-même, fait vibrer chaque mot, chaque vers, dans une lumière nouvelle.

La dernière question garde entier le mystère de l'écriture comme du dessin: «signes de quoi? what does it mean?» Qu'avons-nous cherché et qu'avons-nous trouvé sinon la force de relancer la quête pour «savoir enfin la langue de là-bas / la seule qui signe le silence?»

Même si la poète écrit presque avec dépit «trop de mots pas assez de corps», des corps sensibles se lèvent des poèmes: beaucoup de mains tricotent, touchent, grattent, écossent, griffent, donnent. Les gestes habillent les souvenirs d'enfance et le quotidien de bois, de jardins (terre et fleurs), de lessives, de robes qui magnifient le monde. L'écrire rappelle que c'est le réel qui est vivant; les mots et les dessins en sont seulement les puissants témoins, si vulnérables:

Qui a dit qu'une robe éclaire
tout le poème?

La Bague de Lumnie, livre douloureux, questionne la violence de la vie qui nous entraîne malgré nous dans une chute sans fin qu'il faut cependant continuer à aimer:

aller vers le printemps c'était aller
vers ce qui monte
maintenant c'est descendre

Il est travaillé par la difficulté des relations humaines (plus particulièrement la terrible agressivité subie par les femmes dans le monde):

y a-t-il une histoire de bague
un crime d'honneur   acide effaçant la face –
meurtre d'hirondelle

Mais la merveilleuse éventualité que les relations entre les êtres puissent être aimables et fécondes contrebalance l'âpreté des constats par la promesse renouvelée d'une alliance entre la beauté des textes et des dessins qui se répondent harmonieusement et une amitié inextinguible pour le monde ainsi que pour le langage, si mystérieux, qui nous permet, même troué – ou parce que troué, de le partager:

Pour les petites filles   l'anneau
tout au fond du cornet de papier
pacotille sous les bonbons
la surprise    l'appeau
la pauvre merveille

Pour ne rien déchirer de ce qui nous permet de nous parler, de nous entendre (dans tous les sens de ce mot) et de voir, il faudra risquer gros, il faudra avancer dans l'inconnu en écrivant des poèmes denses et délicats, attentifs à ne rien perdre du dicible et de l'indicible que les dessins auront su faire naître et inversement:

Comment tricoter le fil d'encre
sans risquer de coupure?
plus sûr d'écosser mains nues
ce qui dort dans l'étui troué

avant d'aller de signe en signe
traduire ce qui n'existe dans
aucune langue connue

Ce livre chante et met en œuvre à merveille la relation comme un généreux mode d'exister, mais aussi comme un espace et une durée esthétiques qui donnent au monde un double qui l'éclaire et l'embrasse d'un amour peu commun.