Plaine des héros

Yves Laplace

«Crois-tu qu’on ne soit pas tout à fait égarés dans la durée, pas tout à fait séparés de nos morts ni tout à fait perdus pour eux? me demande Grégoire.
Toutes les Lili. Toutes les Olga. Toutes les Alvina. Tous les Alexandre, tous les Sacha, tous les Nicolas. Casimir, Paul et Georges. Tous sont mes héros. Tous sont tombés sur la plaine des héros; sur ma plaine. Un seul est absolument tombé du côté des bourreaux: Georges Oltramare, mon oncle. Un seul est absolument tombé du côté des victimes: Casimir Oberfeld, mon père. Mais tous ont penché des deux côtés.»

(Yves Laplace, Plaine des héros, éd. Fayard)

Recensione

di Nathalie Garbely

Pubblicato il 14/03/2016

Yves Laplace consacre Plaine des héros à Georges Oltramare, figure de l’extrême droite genevoise des années 1930 et à ce qu’il reste du personnage aujourd’hui. Homme de théâtre et de radio, éditorialiste acerbe du journal Le Pilori qu’il a lui-même fondé, politicien fasciné par Mussolini qui rejoindra la France de Vichy, le charismatique et séducteur Oltramare joua un rôle important dans les manifestations du 9 novembre 1932 qui se terminèrent dans le sang. Ce jour-là, l’armée tira sur une foule pacifiste de manifestants et de badauds, faisant treize morts et des dizaines de blessés. Genève en garde encore vivement la mémoire: des commémorations ont lieu chaque année en novembre sur la plaine de Plainpalais où une pierre commémorative a été érigée.  Mais plus qu’un roman historique sur ce personnage sulfureux, Plaine des héros est une plongée dans la mémoire collective de la Genève actuelle. En effet, c’est finalement moins d’Oltramare qu’il est question que de la transmission de ces pages sombres de l’histoire locale et, avec elles, de la survivance d’idées fascisantes.

D’une forme dialogique, dont le titre fait allusion à Heldenplatz [Place des héros] de Thomas Bernhard, ce roman est traversé des voix de nombreux personnages, aux caractères fortement marqués, parfois comiques, parfois rebutants. Ressemblant fortement à Yves Laplace, le narrateur est un écrivain obsédé par son projet de livre sur «le beau Géo». Dans la première partie du livre, il présente ses premiers résultats de recherche et s’épanche longuement sur les difficultés qu’il rencontre pour leur donner une forme littéraire. Son livre prendra un tournant inattendu lorsqu’il rencontrera par hasard le neveu d’Oltramare, Grégoire Dunant. Là aussi, le personnage romanesque a fort à voir avec l’homme.

Grégoire Dunant acceptera de lui raconter ses souvenirs d’Oltramare. Constituant la seconde partie du livre, subdivisée en trente-trois chapitres, ces récits sont recueillis au cours d’un voyage en Russie au cours duquel Dunant, musicien et linguiste, doit donner des concerts et une conférence. Suivant le rythme de la conversation, dans une chronologie souvent décousue, les épisodes de ce ‘roman familial’ retracent les parcours des protagonistes, directement liés à l’histoire européenne.

Après avoir été enfant caché, Grégoire a été pour ainsi dire élevé par Oltramare, qui le traitait comme le fils qu’il aurait voulu avoir. Or, son père naturel était un juif, mort à Auschwitz. Dans cette généalogie se glisse encore une troisième figure paternelle, l’époux de sa mère et père officiel: Paul Dunant. Quant à sa mère, née Élisabeth de Donitch, née en Russie de parents aux origines multiples, elle était arrivée enfant en Suisse avec sa mère et sa sœur (qui épousera Oltramare) au début de 1918, à l’heure où les aristocrates sont déclarés «ennemis du peuple». Amours, secrets et révélations ponctuent cette histoire familiale romanesque, pour ne pas dire rocambolesque (et pourtant véritable). On s’y perd facilement, à moins de n’être déjà familier du contexte politique, en particulier genevois, et de la géographie de la ville.

C’est donc par l’intimité de cette histoire familiale particulièrement compliquée, dans les tensions entre liens affectifs et visions politiques, entre non-dits et souvenirs, que sont retracées l’histoire de Georges Oltramare et celle de son héritage. En intégrant le hasard, les émotions et les imprécisions du souvenir, autant que les éléments factuels, Yves Laplace traite littérairement ces pages que l’histoire officielle genevoise a très largement laissées dans ses marges. Il réussit parfaitement bien à montrer comment ce passé sombre continue de se transmettre dans les familles, et de peser sur la mémoire collective de Genève.