Morgarten

Alain Freudiger

«Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce.»
Karl Marx

«Avec brio, dans cette chanson de faits et de gestes moderne, Alain Freudiger s'empare de la fameuse bataille de Morgarten et érige ces héros qui, armés de cailloux et de troncs d'arbres devalant la pente, repoussèrent l'envahisseur.»
- Guerre et Paix magazine -

(Présentation: Hélice Hélas)

Recensione

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 20/03/2015

Morgarten se prête fort bien à une lecture à voix haute, comme on l’a constaté lors d’une des lectures-vernissage, qui ont actuellement lieu en Suisse romande. Il faut voir Alain Freudiger déclamant en paroles et musique ethno-techno son texte, ce qui en amplifie la portée tragico-ironique. Ainsi, gageons que d’autres comédiens ou metteurs en scène auront envie de s’emparer de ces pages, qu’on peut qualifier de récit d’anticipation. En effet, quelques mois avant les festivités officielles, l’écrivain vaudois célèbre à sa façon le 700e anniversaire de la victoire de Morgarten. Pour mémoire, le 15 novembre 1315, 1500 confédérés  suisses repoussèrent 4000 à 8000 soldats du duc Léopold 1er d’Autriche.

Cela dit, après s’être procuré comme on l’a pu l’opuscule en question, on le lit d’un trait, au roulement du tambour textuel qu’Alain Freudiger mène en faisant monter une certaine tension et souffler le solennel et l’humour pince-sans-rire sur les lieux de la bataille. Où l’on constate que si la victoire a eu lieu en 1315, la lutte n’est pas finie, et elle continue à opposer les petits et les grands, jadis les paysans contre l’armée du duc, aujourd’hui les «gens ordinaires» contre les dirigeants. L’appel ayant circulé dans les bistros et réseaux sociaux, voilà rassemblés «les locataires expulsés, les préretraités licenciés, les requérants déboutés, les savants ignorés. Ils étaient là à flanc de coteau, les vieillards à canne, et les femmes de ménage, ils s’étaient déplacés jusqu’ici, les assistés, les drogués, les sans-papiers. Ils avaient convergé, les perdants du taux de change, les corvéables du service, les bouseux immobiles, les stagiaires perpétuels».
De fait, si l’auteur commémore quelque chose, c’est aussi (et peut-être surtout) un nécessaire esprit de rébellion en tendant des perches d’un humour joliment irrévérencieux et reconnaissant, c’est selon.

3 questions à Alain Freudiger:

Elisabeth Vust: A l'heure où il n'est plus certain qu'on puisse rire de tout (on pense aux attentats contre Charlie Hebdo notamment), comment envisagez-vous l'art du rire?

Alain Freudiger: L’art du rire est important pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce qu’il procure du plaisir, tout simplement. Mais ensuite parce qu’il permet d’ouvrir des chemins inattendus, des percées là où l’on ne voyait que des murs. Enfin, il offre toujours au minimum deux degrés de lecture, souvent plus, et à ce titre, s’oppose formellement aux interprétations trop littérales. C’est précieux. Le rire joue donc un rôle particulier dans mon écriture, mais il n’en est pas pour autant l’élément central: ainsi, au-delà de sa dimension comique de «farce carnavalesque», Morgarten est aussi un texte épique, poétique, politique, sociologique, plastique, et même élégiaque.

Morgarten est un texte hypnotique, qui se prête à l'art de la déclamation (que vous maïtrisez d’ailleurs très bien), et dans cette année du 700e de Morgarten, peut-on dire que devancez les commémorations officielles en offrant d’ores et déjà le livret des festivités?

Morgarten est en effet un texte très sonore et rythmique, qui se prête bien à la lecture à voix haute. C’est un aspect récurrent de mon travail d’écriture: depuis plusieurs années je pratique la lecture publique, l’improvisation ou la performance textuelle, ce que les anglo-saxons nomment «spoken word» et qu’on pourrait appeler la «littérature sonore», accompagné ou non par des musiciens ou d’autres auteurs. Cela nécessite une attention particulière à certains aspects de l’écrit, mais aussi de l’écoute et de la voix: et cela influence en retour l’écriture. En outre, dans le cas de Morgarten, l’arrière-plan de poème épique ou de chanson de geste, incitait à écrire dans ce sens-là, dans une forme qui emprunte autant à l’épopée, avec ses litanies et ses énumérations, qu’au rap avec son groove et son art de la citation. Le jeu sur les assonances, les rimes, les allitérations, mais aussi sur la mise en récit, sont communes à ces deux traditions qui paraissent à première vue éloignées.
En ce qui concerne les commémorations officielles, c’est une jolie idée, d’imaginer que ce texte puisse devenir le «libretto» des festivités ! J’en serais abasourdi, mais je doute que cela se produise ainsi. Par contre, oui, le texte devance les commémorations officielles, puisque la bataille a eu lieu un 15 novembre, et peut ainsi être perçu comme un récit d’anticipation. Morgarten est encore à venir.

Ce texte paraît dans une collection intitulée «my-célium mi raisin», ce terme définit-il également votre humour?

Je ne connais pas l’origine du terme my-célium mi-raisin, il faudrait demander aux éditeurs Stéphane Bovon, Alexandre Grandjean et Pierre Yves Lador. Mais j’y perçois de la mixité, du sporadique, ainsi qu’une ambivalence. Mon rapport à l’histoire suisse, lui, est en effet plein d’ambivalences: en tant que Suisse romand, il m’est parfois difficile de m’identifier aux Waldstätten, ou à un certain folklore alémanique, et en même temps, l’histoire de Guillaume Tell, de Winkelried, et pour moi plus encore celle de la bataille de Morgarten, ont marqué ma culture et font partie d’un fond culturel que je partage avec mes concitoyens. Un fond qui est autant lié à l’histoire qu’à la mythologie et à la culture: il est toujours intéressant d’aller creuser et étudier ces choses, car là où la science historique apporte ses connaissances, l’histoire comme narration, avec ses exagérations et son imaginaire, dit aussi des choses de nous. De la même manière, si je prends la figure des mercenaires suisses qui faisaient trembler l’Europe à la Renaissance, je me demande parfois: qu’ont de commun les encravattés d’aujourd’hui, défenseurs du secret bancaire et de la rigueur financière, avec ces sauvages bariolés qui buvaient leur solde dans les tavernes de France ou la claquaient pour se faire construire des palaces italiens de retour dans leur vallée? L’histoire a parfois d’étonnants chemins, des retournements. Les Helvètes par exemple, rêvaient de quitter leur pays et de s’installer en Aquitaine, et c’est César qui les en a empêchés et les a forcés à rentrer chez eux Helvétie. Comment une patrie peut-elle se référer à de tels «ancêtres»? Ces tensions m’intéressent, car l’histoire est aussi ce que l’on se choisit comme histoire. Prenons la Révolution française: sait-on assez qu’outre les gardes des Tuileries et le banquier Necker, bien d’autres Suisses étaient impliqués? Que les Vaudois et les Genevois de Châteauvieux, en refusant de tirer sur le peuple, permirent le 14 juillet? Que Jean-Paul Marat était neuchâtelois, qu’un des premiers maires de Paris, Jean-Nicolas Pache, était suisse? En fait, l’histoire suisse, et l’histoire des Suisses, est passionnante et toujours à faire. Elle est aussi toujours en lien avec beaucoup plus vaste qu’elle!