Haut Val des loups

Jérôme Meizoz

Un village de montagne, la nuit. Un étudiant qui se consacrait à la défense de l'environnement est sauvagement battu par trois inconnus. Pétri d'idéaux, un groupe de jeunes gens porte la cause qui lui a presque valu la mort. Dans les cafés, chacun y va de son avis. La rumeur galope. Les preuves manquent, l’enquête s’enlise et la justice finit par déclarer forfait. Qui n’a pas intérêt à ce que la vérité éclate au grand jour?

Épais comme un roman, le dossier reste secret. Mais parfois le silence ne suffit plus: ici commence la littérature. Haut Val des loups raconte les années ardentes et cocasses de jeunes gens aux prises avec une société close, décidés à sauver la nature et changer le monde.

(Quatrième de couverture, éditions Zoé)

Candide entre l’exil et le jardin

di Christian Ciocca

Pubblicato il 02/03/2015

Chroniqueur des idéaux de la génération de l’après Mai 68, fracassés par la violence ordinaire dans le Valais bien réel des années 1990, Jérôme Meizoz tangue entre échappée fictive et règlement de comptes. Tout est vrai dans cette fausse enquête qui dénonce la loi du silence propice aux manigances des clans, aux intérêts de quelques-uns contre le bien commun, la nature et l’environnement, bien qu’ont défendu avec courage les militants écologistes et auxquels un grand poète a prêté main forte et verbe haut. Dans une écriture resserrée à l’extrême, les fragments de cette mémoire sociale illuminent, par éclats, les rapports de force qui assombrissent depuis longtemps la démocratie dans le Vieux Pays. Meizoz s’implique, pour la première fois dans un roman, à recomposer une parole née d’une contre-culture.

Christian Ciocca:  Revenir près de vingt-cinq après les faits sur l’«Affaire Pascal Ruedin», secrétaire général du WWF Valais, sauvagement agressé par des inconnus le 3 février 1991 à son domicile de Vercorin, aurait pu vous mener à rouvrir le dossier et reprendre l’enquête, là où la police cantonale l’a finalement abandonnée, faute de preuves. Vous avez choisi d’interroger votre propre mémoire, j’ajouterai, votre propre blessure. Défiance face aux institutions judiciaires ou audace littéraire face à une réalité décidément bien opaque?

Jérôme Meizoz:  Le dossier de l’enquête dort dans les archives du tribunal, inaccessible au public. Je sais seulement qu’il fait plus de 500 pages. L’affaire s’est close sur un non-lieu. Le juge en charge est entré dans un conseil d’administration… Le traitement de cette affaire a fait couler beaucoup d’encre: disons pudiquement que la volonté de trouver les coupables n’a pas été très forte. Le dossier, dès lors texte interdit, objet imaginaire, constitue un vrai défi pour le romancier. La Justice n’ayant pas abouti (pour des raisons troubles que personne n’a comprises et que je n’ai pas acceptées), la victime demeure privée de l’effet symbolique d’une condamnation. Il ne reste donc que la littérature, cette autre écriture qui prétend interpréter le monde au moyen de la subjectivité. L’inverse d’une science, et surtout de la froide science juridique. Je procède par montage, métaphores, personnages, images, pour esquisser le portrait incarné d’un monde soumis à la loi du silence.

Tout psychodrame réclame ses personnages et les affrontent autour de l’idée de justice sociale. Pourtant, à l’égal de l’allégorie du pouvoir absolu, le mal, incarné par les agresseurs du Jeune Homme, reste en marge du roman et le hante en silence. La satire que vous mettez en scène ne risque-t-elle pas de rater sa cible?

Sans doute me manque-t-il de la matière ou de l’imagination romanesque, tout simplement, pour décrire précisément ce milieu de pouvoir, la collusion entre les intérêts politiques dominants et celles des milieux immobiliers, touristiques et autres. Par exemple, j’ai développé une page autour du discours prononcé à Sion par Jean-Marie Le Pen en novembre 1984. Mais dans l’ensemble, j’ai préféré décrire le monde des militants écologistes, celui de la minorité agissante, dont les médias et l’histoire officielle parlent peu. Il y a tout de même une ou deux scènes – celle des fêtes orgiaques organisées par l’entrepreneur-souteneur du Haut Val – ou ce monde de collusion est décrit sur le mode satirique proprement dit.

Roman à clés, Haut Val ne fait pas mystère des personnalités valaisannes qui ont pris part, de près ou de loin, aux événements de 1991. On y retrouve la figure fraternelle de Maurice Chappaz, Jean-Marc Lovay ou Pascal Couchepin, avocat du Jeune Homme et l’influence du Nouvelliste, le Quotidien-unique. Et aussi un Tu énigmatique qui pourrait être le double de l’auteur.

Ce serait une coquetterie de ma part de dire que ce n’est pas un roman à clef. Bien sûr, il s’appuie sur un fait divers tragique, et les lecteurs informés peuvent essayer de mettre des noms. Chappaz et Lovay, comme écrivains surtout, hantent ce texte qui est aussi un hommage littéraire à leurs livres et leurs combats. Je prolonge quelque chose, il y a un relais, et d’autres après moi le feront. Les dominés sont tenaces, l’horizon de la révolte (si ce n’est de la révolution) ressurgit toujours, même quand on pense que tout est perdu. «Ils croyaient nous enterrer, mais nous étions des graines…», j’ai lu récemment ce graffiti sur un mur. C’est pourquoi les puissants ont toujours eu peur, au fond. Ils ne seront jamais tranquilles. Et cela ne va faire que s’accroître. Néanmoins, c’est aussi une fable plus générale sur le surgissement de la violence dans une communauté, sur l’incapacité à s’en tenir au débat, et donc sur un profond déficit de conduite démocratique.

Régis Debray confesse que «l’écriture fragmentaire convient au sceptique». Il me semble que vous allez encore plus loin en ramassant la syntaxe jusqu’à l’implosion du récit, comme une clôture sur une histoire difficilement mémorable aujourd’hui.

Le récit est certes très ramassé, court et nerveux. Je voulais commencer par un style de roman noir, de polar. Mais laisser place aussi à l’élégiaque, au mélancolique. La satire pure ne m’intéresse pas si elle n’est pas contredite, ou dialectisée par la tendresse de la mélancolie. Ceci dit, j’ai écrit des récits fragmentaires, certes, mais celui-ci est certainement le plus narratif, le plus continu, le plus discursif de mes livres. J’ai voulu m’installer dans une certaine durée, travailler sur une génération (le roman couvre 25 années). Pour faire cela, la continuité du genre romanesque est bien précieuse. Même si je refuse par ailleurs le récit linéaire, rassurant, et que je préfère composer une sorte de mosaïque, avec des touches de couleur qui se répondent ou se contrarient. Pourvu qu’on touche à la fin à la vue d’ensemble des événements, perçu de l’intérieur. J’aurais aimé être l’ethnologue sentimental d’une vallée qui résume à elle seule tout un monde.

La violence omniprésente engloutit jusqu’aux candides, les militants de l’écologie, non seulement au début, l’agression méthodique et «infâme» du Jeune Homme mais jusqu’à leurs idées, les mots de leur combat. Robin des Bois ne parvient même plus à supplanter Don Quichotte. Pourquoi marquer une telle distance avec les idéaux de naguère?

Le narrateur, qui est une part de mon «je» actuel, s’adresse à son double, celui qu’il a été autrefois. C’est un dédoublement de personnalité. Voilà le dispositif, mélancolique ou ironique selon les moments. Je voulais marquer la différence entre le jugement distancé et les émotions de l’action. Je n’ai renoncé à aucun des idéaux de cette époque, au contraire. Il est de mode, actuellement, de rejeter l’héritage de Mai 68, des utopies agraires, etc. Pour moi au contraire, cet idéal est plus actuel que jamais. Mais par contre je crois avoir compris (si ce n’est accepté) qu’il ne se réaliserait pas avant une grande catastrophe qui semble devant nous. Donc que sa dimension utopique et salvatrice n’aurait pas lieu. Tout au plus serait-ce un mode de survie après que le système-monde actuel, fondé sur la croissance perpétuelle, ait pris fin. Ce dont je me moque, c’est d’avoir cru (mea culpa) que nos discours et nos bons sentiments suffiraient à changer cet état de fait. Qu’un poème serait de taille à empêcher quoi que ce soit. Je crains que la littérature reste sans influence sur le monde. Quand nous aurons accepté cette leçon de ténèbres, nous redonnerons de l’importantce à l’action quotidienne et collective.

Comme un petit royaume kafkaïen, le Haut Val résiste à tout désordre et remise en cause, même si son mépris des lois démocratiques, le Quotidien-unique veillant à la bonne parole, a tout de même permis l’éclosion, il y a une génération, d’une contre-culture. Cet espoir paraît, comme vous l’observez, bien moribond dans le livre qui aligne les «victimes» du système.

Le roman se termine sur un statu quo, c’est vrai. Je ne termine pas sur un message d’espoir comme dans de nombreux films américains. C’est certainement parce que j’ai écrit ce livre au début 2014, au moment où ont réémergé les affaires que l’on sait, l’énorme fraude fiscale d’un encaveur, les dysfonctionnements de services de l’Etat, la problématique indépendance de la Justice. J’ai eu l’impression que l’ancienne plaisanterie recommençait. Mais cela change, grâce à quelques courageux journalistes, aux blogs, à des citoyens ordinaires actifs et lucides, le système clanique a désormais les tripes à l’air. Il est visible dans son obscénité. Qui dira s’il agonise, ou s’il va se relever encore plus fort qu’avant? Je parie sur la première hypothèse. En outre, la conscience souterraine des abus et des excès progresse, même si elle n’a guère voix au chapitre. Il y a des signes du printemps, j’essaie de tendre l’oreille.

Les fragments narratifs opèrent comme des balises lumineuses vite happées par l’opacité sociale. Davantage qu’une fable, ne faut-il pas vous lire en expérimentateur d’une parole ravagée de nos jours par un ordre implacable. L’exil de Candide déboucherait-il sur le démantèlement du langage lui-même?

Je ne crois pas. Dans ce livre, je me suis appuyé sur le langage, il a été mon allié. Certes, il est troué par toutes sortes de silences, de manques. Mais la ductilité du récit, la puissance émotionnelle de la langue, l’énergie extraordinaire de certains mots, ont été mes alliés. Et les écrivains qui m’ont précédé dans cette lutte. Sur place, je pense à Chappaz, Lovay ou Raymond Farquet qui ont tous trois cherché à stimuler les consciences sans rien sacrifier de leur art. Il y a aussi d’autres phares à ce livre: les colères de Thomas Bernhard, par exemple. La parole médiatique est sans doute ravagée, dépecée par les intérêts privés et les routines de perception, mais je crois que dans un livre écrit dans le silence, on peut accéder au réservoir de la langue, intact. Et parfois, parler plutôt que d’être parlé.

Propos recueillis par Christian Ciocca