À celui qui fut pendu par les pieds

Laurent Cennamo

Laurent Cennamo s'est signalé il y a deux ans par un premier recueil de poèmes que les éditeurs de La Dogana avaient remarqué et dont ils avaient encouragé la publication: Les Rideaux oranges a été publié en 2011 par les éditions Samizdat. Après ce premier recueil, que la figure de la mère hantait, le jeune écrivain genevois (né en 1980) revient avec un livre tout aussi libre de ton, à la fois intime et désarçonnant en raison des subtiles acrobaties verbales qui retombent cependant toujours sur leurs pieds. À celui qui fut pendu par les pieds évoque les découvertes, les émerveillements ou les déconvenues que le jeune poète a éprouvés et qu'il se sent devoir éprouver pour un peu de temps encore: « À celui qui fut pendu par les pieds / miraculeusement l'âme est rendue » dit le poème éponyme. L'image n'est donc pas tout à fait sombre ou désespérée, elle évoquerait plutôt quelque chose qui flotterait - ou se débattrait - entre ces deux régions mal définies, comme dans le tarot la figure du pendu symbolise tout aussi bien l'abnégation, le désintérêt pour les choses de ce monde, l'altruisme, le renversement de la situation actuelle grâce à une décision personnelle, la libération par le sacrifice.

(La Dogana Editeur)

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 23/04/2015

À celui qui fut pendu par les pieds, le dernier livre de Laurent Cennamo, oscille entre «s'éveiller au sublime, retourner au vulgaire» comme le recommande une des règles essentielles de la poésie japonaise (kogô kizoku) à laquelle il m'a paru obéir dans son ensemble, peut-être à l'insu du poète. Les saisons ont leur importance symbolique, les fleurs de cerisier sont au rendez-vous. Et même si leur présence est plus directement métaphorique que dans un poème japonais, elles dessinent un univers poétique frémissant.

Certains poèmes, très courts, juxtaposent en quelques mots évocateurs une réflexion sur l'écriture et quelques sensations à la fois brusques et légères:

L'écriture brille (essayer de lui ressembler);
juste faire quelques pas
dans un jardin d'étincelles et de noix fraîches.

Tout proche du mode d'appréhension poétique qu'est le haiku, certains textes présentés comme des fragments, des souvenirs d'impressions, font penser à la fragile mais intense complexité qui s'y déploie, et en même temps ils semblent comme des versets volés d'un plus long texte que l'on aurait perdu, oublié...

Les volets peints en rouge; le père
presque toujours silencieux, assis sur son canapé
en cuir beige usé ou parlant au chien.

Parsemés parmi ces lambeaux poétiques, comme au hasard, quelques mots qui resteront mystérieux, très probablement: «La toile Circé», par exemple. Ou alors un vers entre parenthèses, seul, lui aussi un peu perdu là, comme abandonné, émaille la lecture et des incursions de la langue italienne doublent la langue française d'une musique comme revenue d'une autre vie, plus lointaine (ou au contraire plus proche?).

Une grande douleur irrigue le livre. C'est ce qui saute aux yeux; sûrement, ce sera le souvenir qui marquera le plus la conscience d'un lecteur intrigué et accueillant, quoique parfois la plainte puisse parfois lasser:

Rien jamais n'use la douleur. C'est un tapis
magique: plus on se roule
dessus, plus il est frais, éclatant, plus il reflète
l'ombre légère des arbres de début octobre,
fin septembre...

Cette plainte se fait déchirante lorsque se crée une tension entre souvenirs d'enfance très ordinaires, volontairement naïfs et questions inquiètes, trop grandes pour l'enfant, pour l'adolescent, trop lourdes aussi pour celui qui écrit aujourd'hui. Petits animaux écrasés dans l'indifférence, évocation presque drôle d'un anorak vert... Un nounours, dont la qualité protectrice se ravive soudain en servant de comparant à de grands chênes qui peut-être ferment l'horizon, rappelle soudain à la mémoire collective de chacun sa force cathartique dans un poème étonnant où, changeant à chaque strophe ou dans la même strophe, il  devient à la fois l'enfant inquiet et le monde menaçant, violent, terrifiant:

Un ours bleu tourne dans ma poitrine
gonflée, par instants se soulève
sur ses pattes arrière, lourdement, vaguement
ridicule, pleurniche, cherche
désespérément à attraper
l'abeille de mon coeur

Peurs et joies d'enfant, troubles adolescents et impressions plus actuelles – amours qui peinent à trouver une durable plénitude, aspirations à une vie libérée de la pesanteur, envols qui ne prennent pas leur essor se mêlent, très imbriqués les uns dans les autres. Cet enchevêtrement serré donne le sentiment que les textes que nous lisons se transforment peu à peu en une sorte de tissu translucide qui dévoile autant qu'il voile une réalité peu facile à appréhender, intense vertige d'exister et immense solitude regrettée et désirée dans le même mouvement. Les questions existentielles et poétiques qui trament aussi toutes les images, toutes relations entre elles, sont l'œuvre d'un désespoir rendu peu à peu comme transparent, presque jusqu'à la disparition, simultanément souhaitée et crainte:

Fragile, rapide
calligraphie chinoise soit
ton ultime regard sur ce monde,
frais, doux paysage des Song peut-être à moitié effacé,
étrange miroir froid
où tu souris à travers tes larmes...

Et  puisque Laurent Cennamo glisse au milieu d'évocations tantôt triviales, tantôt habitées d'une surnaturelle beauté naturelle qui peut faire illusion, des références à de nombreuses lectures, à des films, et comme il fait allusion à Tarkovski, il vient à l'esprit de dire que ces poèmes, qui semblent si légers quoique mélancoliques, proposent plus d'énigmes qu'ils n’en résolvent. Ils allient une expérience du monde extrêmement sensible et une culture qui sous-tend toute réception que l'on peut en faire. Chaque lecteur aura à cœur de sentir résonner ses propres sensations et ses propres références, poétiques, romanesques, philosophiques, musicales, picturales ou cinématographiques. Le miroir de Tarkovski mis en regard donne à imaginer la confusion ordonnée des poèmes qui composent ce livre, profondément mystérieuse et traversée de claires évidences.

Le titre nous attire vers la symbolique du jeu de tarot que je connais mal et dans laquelle je ne m'aventurerai que pour dire qu'elle permet d'imaginer une expérience spirituelle, mais aussi la cruauté d'une torture. Les interprétations multiples que tout le livre appelle  amènent inévitablement à penser à une partition musicale: j'ai pensé aux Gymnopédies d'Eric Satie, à leur élégante promenade solitaire, mélancolique et accordée cependant à la beauté qui émane de ce monde toujours déjà mort, celui où nous vivons comme celui créé par les mots qui ne pourraient réellement rien saisir?

Et, pourtant, il monte de ces poèmes, comme à travers une brume ténue un désir absolument convaincant que la beauté et la bonté se survivent, qui émeut vraiment et persiste longtemps dans la mémoire, dans «le noyau d'olive noire de la mémoire», même si, «os brisé», elle finira en poussière ou en diamant qui fera  vibrer «quel disque à jamais rayé, rayonnant?»