La Minute mongole

Nétonon Noël Ndjékéry

Que vais-je bien faire d'un petit orphelin, moi dont le sacerdoce est d'enterrer les cadavres?

Nétonon Noël Ndjékéry, «Maman, les cocos?», in La Minute mongole (La Cheminante 2014)

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 11/12/2014

Les cinq récits qui composent ce livre tiennent à la fois de la nouvelle et de la fable morale. Clos par une chute surprenante, ils s'ancrent dans le quotidien et l'histoire violente du Tchad (dont certains traits peuvent être ceux de l'Afrique tout entière) et produisent une morale universelle, qu'il s'agisse du comportement personnel ou des mouvements collectifs.

Dans «Bemba», le premier récit, Nétonon Noël Ndjékéry raconte comment un événement mortifère surgit. Il déplie sous nos yeux un réseau de raisons inextricablement enchevêtrées les unes dans les autres: l'ignorance d'un jeune homme qui trouve une grenade sans savoir ce que c'est et croit qu'il s'agit d'un fruit magique, une hiérarchie sociale rigide qui entrave les amours véritables, l'appât du gain pour de bons ou de mauvais motifs et les enjeux parfois incompréhensibles et eux-mêmes composites d'une lutte pour le pouvoir national. Le style, à la fois précis et traversé de fulgurances poétiques très évocatrices, construit peu à peu une vision chaleureuse d'un monde humain complexe, douloureux, parfois presque absurde.

Chacun de ces récits poignants noue dans des proportions diverses et par des intrigues singulières les mêmes problématiques pour faire apparaître, en le grossissant, un aspect différent. Cependant, il semble que Nétonon Noël Njékéry ait le plus à cœur de montrer comment un élan primaire d'égotisme ou un égoïsme fondamental s'allient vite à d'autres faiblesses tout humaines pour créer un monde corrompu dont la violence n'a d'égale que celle inéluctable du désert et des cataclysmes naturels. Il n'épargne à l'imagination du lecteur aucune torture, ni celle de la sécheresse, ni celle de la faim, ni celle des geôles, ni celle de la peur. Dans le récit «La minute mongole» qui occupe le centre du livre, l'écrivain laisse pourtant espérer que, parfois, une petite lucarne pourrait s'entr'ouvrir un instant, c'est «la minute mongole», minute d'où peut jaillir une imprévisible liberté. Il s'agit de ne pas la laisser s'envoler, et, surtout, de ne jamais négliger aucune possibilité d'agir le moins mal possible.

Que vais-je bien faire d'un petit orphelin, moi dont le sacerdoce est d'enterrer les cadavres?

Ces mots concluent le dernier récit, «Maman, les cocos?», qui conte la souffrance d'une femme poussée à bout par un mari jaloux et soucieux de pureté identitaire. Toutes les vicissitudes humaines ordinaires se trouvent exacerbées dans un monde trop difficile:  elle meurt d'épuisement après avoir bercé longtemps son enfant du rêve d'être enfin débarrassé de la faim, mais aussi de la bêtise. Elle l'a cependant suffisamment protégé, au-delà de ses propres forces, même poussée dans ses derniers retranchements. Il survit, miraculeusement. L'écrivain prend le relais et recueille cet orphelin imaginaire. Il tente avec cette histoire et celles douloureuses et violentes qui l'accompagnent de circonscrire les problèmes d'un pays écartelé entre une tradition blessée et une modernité technique et politique non questionnée. Il tente de montrer comment elles s'entrecroisent pour créer une société dénaturée dont la brutalité se répand dans tous les rouages de la vie commune.

Les récits, comme les étoiles, durent plus longtemps que les hommes. L'écrivain espère qu'ils pourront, peut-être, contribuer à une meilleure compréhension du monde, en offrant au lecteur de pouvoir revenir sur le passé pour l'interroger, le regarder en face et échapper ainsi à toute simplification hâtive et désincarnée:

Il paraît qu'une étoile a la même trajectoire qu'un être vivant. [...] Si ce n'est qu'elle aurait cette faculté déniée au commun des mortels de continuer à vous mitrailler de clins d'œil longtemps, longtemps après qu'elle se soit éteinte.