Le Verbe être et les secrets du caramel

Corinne Desarzens

A l’hôpital, certains patients portent un petit sac de matière innommable, accroché à l’extérieur de leur corps. Je porte aussi un petit sac, tout le temps, à force de digérer des questions auxquelles, d’habitude, une réponse d’une ligne suffit: C’était comment, ce film? Alors, bien, ces vacances? Pourquoi tu ne dis rien? C’est pourtant une matière innommable dont il s’agit. Ni carte postale ni lettre, ni extrait de journal. Des sujets bien trop minces ou trop étouffants. Un quart de tiers de rencontre. Un frôlement de cheveux. Un uniforme à rendre. Des bulles au fond d’une casserole. Un cauchemar oublié le lendemain. J’ai besoin de tirer cette matière hors de mon corps. De lui donner une forme. De la transformer et de l’envoyer, tout de suite, de peur de perdre pied, à trop attendre.

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 15/12/2006

Le verbe être, conjugué au présent, jouait à l'araignée et prenait corps avec le monde. Grain de la peau, odeurs, goûts, paroles et musique, paysages: Je suis tout ce que je rencontre était le titre de ce livre. Une volonté soumise à l'imprévu teintait d'un désir d'une rare intensité et du vert de l'herbe, des herbes, un autre verbe être, dans le titre d'un autre livre paru simultanément: Je voudrais être l'herbe de cette prairie. Et toujours un insatiable désir d'aventures, dans le réel comme dans les oeuvres.

Ici, plus encore que dans les autres livres, le verbe être bouge et s'agite beaucoup, soumis aux aléas et à l'obligation d'exister, de se transformer, d'avoir été aussi. Toutes les manières d'être sont des matières d'être, des métamorphoses de la matière. En lisant Corinne Desarzens, je songe d'ailleurs souvent à Francis Ponge: «il suffit de nommer quoi que ce soit - d'une certaine manière - pour exprimer tout de l'homme, et, du même coup, glorifier la matière, exemple pour l'écriture et providence pour l'esprit.» («À la rêveuse matière», Lyres).

Toujours rapide, elle nous fait croiser des paysages, une voix, un geste, un signe, le cosmos dans son entier (de l'étoile à la petite mousse qui pousse dans tant de pays, si différente). Mais aussi, nous nous promenons dans des musiques, des livres, des tableaux, des livres qui parlent de peinture et donc de la vie. Le dernier texte sur la proximité humaine de Rembrandt avec son spectateur et son commentateur est un régal. Le jeu des citations, des emprunts ne paraissent jamais ni redondants, ni faux car Corinne Dersarzens fait des mots des autres les siens.

Cet écrivain m'a toujours semblé une virtuose sensible de l'Il y a. Et, dans la frénésie et la vitesse que l'on imagine aux atomes dans la mécanique quantique, la question n'est plus alors que celle-ci: comment choisir ou plutôt pourquoi choisir? pas toujours au petit bonheur la chance, mais toujours comme une aventure du corps et de l'esprit, une expérience. Parfois, il me semble que le texte gagnerait à ralentir un peu, justement, et ce désir de lenteur aurait ses justifications, je crois.

Et puis, hop, me voilà repartie au bout du monde, au creux d'un mot, dans la couleur du détail d'un tableau, dans la portée d'un regard, dans la traversée d'un son sans avoir le temps de dire «ouf». Et il faut reconnaître que ce rithme n'est pas toujours au détriment de la profondeur. Au fur et à mesure, la rêveuse matière m'entraîne dans la justesse d'une écriture qui, dans les récits les plus réussis, imprime pour longtemps dans ma mémoire des bribes d'histoires Et je suis particulièrement sensible aux relations que Corinne Desarzens établit entre tous ces éléments si dépareillés. Elle les extrait un instant de leurs catégories sans les annuler, et elle les rend tous comme vivants dans un grand mouvement en apparence très désordonné, mais qui leur donne une grande présence.

Le musicien, le peintre, l'écrivain, nous entraînent à leur suite: «il découvre en même temps que nous. Tâtez, palpez, suivez-moi. Ne me regardez pas. Seulement mes pas, et mes mains.» Quelque chose «prend» sous nos yeux presque fascinés, comme la gelée d'azeroles dont nous entretient Jacques Roubaud dans Le grand incendie de Londres: «Et je m'imagine un peu la préparation de la prose comme celle de la gelée d'azeroles: les fruits sont les instants; la cuisson, la mémoire, et dans la voix qui incline le déroulement des phrases, je guette avec impatience, inquiétude, incertitude, l'apparition, si hasardeuse, du frisson.». Cette phrase possède une parenté certaine avec la fin du récit qui donne son titre, si long, au livre: Le verbe être et les secrets du caramel. «Je pense [...] au bouillonnement des bulles métalliques au fond de la casserole lorsque le caramel prend consistance. Et, à les voir, aux milliers et aux milliers de petites soustractions et d'additions dont personne ne réussira à interpréter le chiffre final. Au verbe pouvoir et vouloir qui font la course, entrent en ébullition, se mêlent se fondent ou se figent. À ce quotidien, surprenant, absurde, constamment transformé en expériences. À ce verbe être, surtout, conjugué de tellement de manières différentes qu'il élimine purement et simplement le mot échec.». Je ne crois pas que je suivrai Corinne Desarzens jusqu'à la suppression du mot échec. Car il arrive que la gelée rate. D'ailleurs, le récit «Fiasco» nous empêchera de l'oublier:

Qu'est-ce qui te plaît? demanda-t-elle sans se tourner. Que doit-il faire pour te séduire? À quel moment?
J'avais envie de lui dire l'avant et l'après-fête. Que les obstacles créent les plus belles histoires. Et les fiascos.

Nous rencontrons alors, au détour d'un récit le mot «sarinagara» qui, en japonais, veut dire quelque chose comme «cependant». Ce récit révèle une des directions de ce livre, l'attention portée à la perte, la perte absolue de tout: «La vérité de l'image, observe Forest, est qu'elle nous donne la chose mais qu'elle nous la donne comme perdue.» Et, cependant, il reste quelque chose: un rayonnement littéraire qui éclaire notre vie, si brève elle aussi... «Cependant est un très beau mot avec un petit ressort dedans». Et tout commencera, tout recommencera peut-être par «cependant», car le lecteur maintenant «connaît les cinq syllabes qui répondent à l'énigme si souvent posée depuis son arrivée au Japon: «sarinagara». Retenez les toutes. Ramassez-les. C'est un mot de passe. C'est une petite clé d'or perdue dans la neige».

Cette clé, qu'il arrive cependant que l'on retrouve, permet d'ouvrir une mémoire à une autre, toutes les mémoires à ma mémoire qui, même trouée, se souviendra de certaines des histoires de ce livre, si chaque histoire est vraiment «une capsule de temps qui ne prendra, au lecteur ou au spectateur, qu'une heure et demie pour en faire le tour, qu'il oubliera ou dont il se souviendra à jamais. Et ce sera là le seul verdict.»