Le Ciel est beau ici aussi

Anna Felder

À la fin des années soixante du siècle dernier, une jeune institutrice italienne vient enseigner leur langue aux enfants d’immigrés italiens du canton d’Argovie.
Dans l’atmosphère troublante et enchantée d’une rencontre amoureuse, elle apprend à connaître ce nouveau pays à travers les yeux de ses jeunes élèves et de leurs parents, mais également à travers ceux des Suisses qu’elle fréquente. Elle redécouvre aussi, dans le miroir de l’éloignement, ce qui l’attache à l’Italie qu’elle a quittée. Entre la Suisse et l’Italie son coeur balance, avec ce mélange de tendresse et d’ironie, d’appartenance et de distance, qui fait qu’ici et là-bas on se sent chez soi et un peu ailleurs.
«Tu vois, ces choses-là, tu ne les racontes à personne, qui veux-tu que ça intéresse, les jours passent et tu ne sais même pas comment ils se sont envolés. Toi tu attendais le moment de rentrer en Italie, ça oui, et maintenant que tu es revenu tu as d’autres chats à fouetter, tu as des enfants à élever, pas même le temps de te dire : "Je suis chez moi". La Suisse est loin, au revoir la Suisse, mais il y a cette petite voix qui te souffle à l’oreille: "Et si j’allais là-bas maintenant pour voir un peu, sans certificat de travail ni rien d’autre, juste aller et retour, sans l’ombre d’une signature, seulement pour voir si elle est encore là, la salle d’attente, pour voir de mes yeux si elle ne s’est pas écroulée."»

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 06/10/2014

Elle restait là, transparente, cette maison qui était notre chez nous, tant de mots lumineux dans la nuit tout autour de nous. Elle était là, tant qu'elle était là, Maienstrasse 88.

Ces mots terminent Le Ciel est beau ici aussi. Surprenants, à la fin d'un livre où tout aura fini par être très ébranlé, où le lecteur ne saura plus vraiment où il habite et à quelle temporalité se fier, ces mots semblent pourtant assurer quelque chose parmi tant d'instabilité. L'instant et le lieu présents restent sûrs. Mais «ici et maintenant» ne nous est donné que par le regard fragile qu'inventent les mots. Le dernier, en allemand, donne à la narratrice une maison dans une autre langue que sa langue maternelle, l'italien, comme si elle était peut-être enfin arrivée quelque part.

«Ici». Dans ce livre, le lecteur ne sait jamais bien où c'est. Une jeune institutrice italienne arrive en Suisse pour apprendre à de jeunes immigrés italiens leur propre langue qu'ils sont en train de perdre (mêlée à leur langue d'adoption et à des dialectes divers). Ballotée entre plusieurs univers, elle reste toujours un pied en Suisse, un pied en Italie, et la tête dans des rêves qui s'écartèlent entre le désir de prendre racine, de s'intégrer et celui de partir, de retourner dans un pays qui n'existe plus vraiment à force d'être  imaginaire. «Ici», ce n'est ni l'Italie ni la Suisse, ni le Tessin qui pourrait symboliser une sorte de métissage réussi. La narratrice franchit sans cesse des frontières poreuses et ce d'autant plus que la langue italienne la transporte sans cesse d'où elle vient.

Ce sont des mots partagés avec d'autres, souvenirs plus légers et criants de vérité parce qu'ils sont des mots prononcés, qui apportent avec eux le sentiment de se retrouver dans un «ici» plus vrai, c'est-à-dire dans un ailleurs, un pays rêvé:

[...] J'entendais s'élever les voix claires et aériennes des ouvriers italiens sur le chantier d'à-côté, porca miseria et vola colomba, sonores, comme à la Scala, à croire que je m'étais réveillée là-bas parmi des maisons italiennes.

La nouvelle vie, les nouveaux espaces ne s'apprivoisent pas aisément et c'est encore question de vocabulaire, de mots à apprendre pour s'approprier d'autres visions du monde:

Mais je ne le trouvais ni beau ni laid, pour moi, c'était juste un appartement silencieux, comme un mot du dictionnaire qu'on n'arrive pas à se mettre dans le crâne.

Le Ciel est beau ici aussi convoque avec une apparente simplicité tant des menus faits qui composent nos vies sans que nous comprenions bien ni leur présence ni leur enchaînement, élans amoureux, désir de ressembler à l'autre, besoin de s'en différencier, sans appuyer jamais. Le grand grand talent d'Anna Felder nouvelliste se déploie ici (j'ai involontairement mais justement pensé à Katherine Mansfield). Mais ce livre s'impose aussi comme une magnifique réflexion sur le langage et les langues, notre langue maternelle et celles que nous apprenons, qui finissent par devenir notre corps et le paysage lui-même. Car une langue  nous donne le monde et, surtout, la relation aux autres:

Je savais aussi le matin que j'emmènerais avec moi chaque instant de la journée jusqu'au soir. Je savais qu'en regardant n'importe quel détail, [...] je me dirais: «ça, il faut que je le raconte aux autres.».

Mais il faut alors vivre douloureusement l'exil, un rejet dont nous ne pouvons accepter la violence, car parler la langue de l'autre nous a fait croire à tort à une réelle complicité, voire à une appartenance commune:

[...] la bière, en Suisse, chapeau, quand tu la bois, tu te sens un autre homme, les mots te viennent en allemand comme de la mousse fraîche [...] tu les dis tout haut pour que les Suisses les entendent [...] ils te font tout cracher eux aussi et ensuite ils te chassent, du balai parce qu'ils ferment à minuit, Polizeisstunde, et aussi parce que tu es un cinch et que tu n'as rien à dire, surtout pas en allemand...

L'amour, lui, permet peut-être parfois de transcender les langues, mais c'est pour inventer un langage qui emprunte à la langue son pouvoir de relier nos solitudes closes sur elles-mêmes. Du moins, c'est le rêve qui habite la narratrice:

Nous aimions bien cette entente secrète qui s'établissait entre les lignes de la conversation générale [...] ça voulait dire penser avec la pensée de l'autre, ramener les mots de tous à une phrase à nous, une phrase muette que nous savions nous dire avec rien.

Ces citations montrent s'il en était besoin qu'il ne s'agit pas d'un livre cérébral. La réflexion qu'il fait surgir dans son mouvement naît de nombreuses descriptions fines du monde et de l'écoute patiente des sensations complexes et contradictoires des personnages qui l'habitent. Impressions, gestes, conversations, tout importe. Les us et coutumes des Suisses comme des Italiens sont dépeints avec une tendre ironie. C'est un livre à fleur de peau, doué d'une hypersensibilité à tout ce qui respire, tout ce qui tremble entre l'évidence d'exister du moindre parfum et le doute que rien de tout cela n'existe vraiment. La douleur y est évoquée avec autant de justesse que le bonheur, légers et intenses tout à la fois. Mêlant un passé à peine ranimé par les mots qui le dévoilent et un futur qui lui ressemble déjà, inconnaissable, profus, «étrange et familier», un élan nous traverse tous, nous meut, ici et maintenant:

C'est drôle au fond la vie, de quelles alchimies est-elle faite, qu'est-ce qui fait qu'un soir on se sent remplie de venin, on déraisonne, on a envie d'en finir, et puis le matin suivant, sans que rien n'ait changé, on se lève pleine de douceur et de sagesse, de lait et de miel?

Il est probable qu'il n'existe pas vraiment de maison durable, où que ce soit, ici ou ailleurs, dans le réel ou dans la langue. Seul un mot brille pourtant dans la nuit et il fait briller tous les autres, le mot «maintenant»:

Ce qui était important, c'était de pouvoir dire maintenant – maintenant, c'était tout ce que j'avais. Demain serait un autre jour.