Temps mort

Jérôme Meizoz

Dans ce livre sur les militantes de la Jeunesse agricole catholique (JAC), «c’est tout un monde “qui s’est retiré sur la pointe des pieds vers la fin des années soixante” qu’on voit ressurgir. Une société d’obéissance, arc-boutée contre le modernisme, hantée par la peur du sexe et qui exerce un contrôle sur les femmes, leur corps, leurs gestes, allant jusqu’à leur déconseiller “ la gymnastique” et “l’usage des bains”. […]
   Jérôme Meizoz éclaire superbement, d’une lumière sans violence, cette jeunesse livrée à la “propagande” […]. Il rend sensible le mystère des vies, nos vies, qui nous appartiennent moins qu’on le pense, façonnées qu’elles sont par les institutions et les croyances du temps».

(Extrait de la préface d’Annie Ernaux)

Sacrifice de soi en Valais

di Christian Ciocca

Pubblicato il 05/08/2014

Temps mort, paru aux Éditions d'en bas, boucle la mémoire familiale de Jérôme Meizoz initiée en 2003 avec Jours rouges chez le même éditeur lausannois. Or, si l’évocation de son grand-père paternel, Paul Meizoz, engagé dans les luttes ouvrières du Parti socialiste valaisan, revendiquait une antécédence virile et combattive, le dernier récit en représente le revers féminin, en creux, par le sacrifice militant de sa tante maternelle, Laurette V., au sein de la J.A.C.F. (Jeunesse Agricole Catholique Féminine) entre 1937 et 1945. Contraste saisissant qui autoriserait une lecture de genre, très courue aujourd’hui, suggérée par Annie Ernaux dans sa préface avec une réelle empathie pour ces femmes «façonnées» par l’Église catholique.

Cadeau ou fardeau? Sanctuarisé au-dessus de l’appartement occupé par deux sœurs célibataires, le grenier recelait depuis des années «tout le passé matériel de la  famille» Voeffray, la lignée maternelle de l’auteur. Vieux outils, cages à poules et batterie de cloches attestent en silence des gestes et usages d’autrefois dans cette famille paysanne qu’un revers de fortune a conduite en usine. Avec une économie d’écriture caractéristique des précédents récits, Jérôme Meizoz campe en quelques phrases un milieu social auquel il n’appartient plus que par un fil tenu, sa fidélité mémorielle. Coincé dans les habits trop grands d’un «vieux gamin», il restitue minutieusement cette appartenance au Valais catholique que sa tante Laurette a choisi de défendre durant la Deuxième Guerre mondiale. Grâce à deux cahiers trouvés dans la malle du grenier, deux carnets de bord calligraphiés par la propagandiste jaciste, le narrateur recompose le contexte politique prévalant dans le canton de l’entre-deux-guerres.

Catholicisme social

En 1891, le pape Léon XIII promulguait son encyclique Rerum novarum pour répondre au mouvement ouvrier en cherchant à le détourner du socialisme. Cette alternative idéologique s’est développée après la Grande Guerre en favorisant la création de la Jeunesse Ouvrière Catholique (J.O.C.) en 1926 bientôt suivie par les sections rurales de la J.A.C. dès novembre 1929. Le catholicisme social ne faisait pas mystère de sa volonté de contrer l’influence communiste mais, de fait, embarquait les valeurs morales contre le modernisme et ses conquêtes culturelles: les loisirs. A contre-courant des pratiques populaires, pourrait-on penser, en risquant l’anachronisme. Or, imagine-t-on de nos jours l’ampleur de l’influence religieuse dans un Valais demeuré en marge du développement industriel? Sur ce terreau, la J.A.C.F. s’est épanouie dès 1935 et Laurette a rejoint en 1937 la section de Vernayaz. L’Église «veut refaire une classe rurale franchement chrétienne» tout en la préparant à la modernité. Programme exigeant de la discipline et des consignes, des outils de propagande comme le mensuel La Gerbe qui deviendra le Bulletin d’action en 1939 en renforçant la diffusion en Suisse romande de l’hebdomadaire L’Écho illustré et des brochures La Vie Mariale, sans compter les directives pontificales. Les jeunes Valaisannes ne manquaient donc pas de mots d’ordre et de modèles exemplaires. Qu’en ont-elles fait?

Les restes mémoriels

«Historien improvisé d’une organisation disparue», le vieux gamin épluche au grenier les traces manuscrites laissées par Laurette, devenue présidente de la section jaciste de Vernayaz en 1940, l’année de ses vingt ans. Des enquêtes étaient conduites par les militantes auprès de leurs camarades du même âge sur le travail paysan «dont la valeur est infinie, à condition qu’il soit offert», en résonance avec l’endoctrinement de la Défense spirituelle initiée par le Conseil fédéral dès 1938. Patriotisme et racinement terrien ont alors connu un pic dans le repli identitaire du pays, repli explicable par le confinement idéologique des élites aux commandes. Rien d’étonnant à ce que l’Église catholique ait prêté main forte à ces idées qui ont contribué à pacifier les fronts sociaux et les luttes syndicales en Suisse. Cela supposait-il les agissements de quelque ennemi intérieur, relai sournois de tous ceux actifs à l’extérieur? Ni la peste brune sévissant en Allemagne ni le fascisme italien ne préoccupaient en premier lieu la jeunesse rurale au contraire de la menace bolchevique qui poussait à prier «pour les petits enfants russes» en érigeant Rome en rempart contre Moscou! A ces craintes politiques, plus développées chez les hommes qui seuls détenaient le droit de vote, les jacistes des sections féminines ont répondu en mobilisant leurs forces contre la «véritable vague d’immoralité [qui] passe à l’heure actuelle sur le monde. Conversations, lectures, modes et cinémas», à en croire une allocution de Laurette en 1941, «contribuent à cet affaiblissement du sens moral que nous déplorons». La moralité était par conséquent le nerf de leur propagande même si le soutien aux pauvres, aux personnes âgées tempérait d’altruisme leur ardeur purificatrice. Le socle hygiéniste d’un tel engagement affleure au détour d’une chanson du mouvement: «Nous sommes les ménagères/Qui soignons bien nos maisons, /Pour en chasser les poussières/Dans tous les coins nous passons. /Balayons et frottons, /Grattons, lavons, essuyons !/Mes enfants la propreté/C’est la vie et la santé!»

Le vice du désir

Ce souci d’intériorité proprette ne serait-il pas le pendant d’une préoccupation autrement angoissante: la pureté du corps et les dangers de se «gâter» durant les moments de loisirs? Sans ambiguïté, la J.A.C. voulait sauvegarder la plus grande sécurité morale possible en surveillant la fréquentation des salles de danse dans les villes voisines, les salles obscures ou encore les médias «malpropres et pervertisseurs». Car le vice peut se cacher partout jusque dans les catalogues pharmaceutiques. Bien sûr, ces leçons de morale nous paraissent bien désuètes. Elles témoignent d’une époque qui a suivi le relatif relâchement des mœurs au lendemain de la Première Guerre mondiale, phénomène par ailleurs urbain et bourgeois et moins perceptible dans le monde rural au sein de la paysannerie, selon un quadrillage social assez implacable. Comment oublier la fortune du «Travail, Famille, Patrie», slogan popularisé par un certain Maréchal Pétain sous Vichy dont le refrain se répandait aussi en démocratie, alors exclusivement masculine en Suisse.

Suffisamment distancié pour questionner le parcours de sa tante, le vieux gamin n’en devient pas pour autant sociologue de son biotope familial. Il imagine même la réplique, voire la défense de Laurette dans le chapitre «Ce qu’aurait pu dire la femme seule». Oui, s’écarter du droit chemin, en ce temps-là, signifiait une mort sociale assurée quand «tout était noyé dans la religion». La jeune fille y a nagé en propagandiste zélée sans se douter que le grand amour auquel elle aspirait ne l’a jamais touchée. Son sacrifice de «vieille fille» peut sembler bien cruel à nos yeux de sceptiques. Il lui a pourtant permis de vivre de son travail, de gagner son autonomie et de subvenir aux besoins des siens, en un sens d’assumer le choix féministe d’après Mai 68, le plaisir en moins sans doute, mais ce serait juger un peu vite. L’Histoire déroule aussi son récit sans merci. On y préfère souvent la geste des vainqueurs, des audacieux. Comment mesurer l’effacement de Laurette V. face à l’audace du combat socialiste de Paul M.? A cette aune, le militant qui a contribué au changement social en Valais, s’est battu pour le progrès social et les droits ouvriers à l’encontre de la classe dominante, clergé compris, l’ouvrier déterminé qui s’est engagé clandestinement pour venir en aide aux Républicains espagnols sort grandi de son épreuve de vie. Mais Laurette? Ce n’est pas par fidélité à la parentèle que Meizoz distrait la pesée d’intérêt pour lui substituer une autre interprétation. Respect d’abord pour ces vies «façonnées par les institutions et les croyances du temps» comme le rappelle Annie Ernaux dans sa préface. 

Vertige de l’engagement

En ce sens, sommes-nous vraiment moins déterminés qu’hier en nous pensant plus autonomes? Certes, le Maître a changé son fusil d’épaule et nous ordonne de jouir, injonction tellement paradoxale qu’elle agit en sous-main. Ainsi, soumises à l’ordre du collectif, les jeunes filles d’autrefois niaient leurs désirs, leurs envies de rire et de danser pour «sauver moralement le monde».  En nous livrant les documents de Laurette en fac-similé, pièces autant que pièges à conviction, Meizoz opère sa propre libération mémorielle, attaché à refermer la malle du grenier couvert de suie pour se dépoussiérer, non sans réfléchir aux conditionnements sociaux, aux aveuglements de l’histoire, «ce dépotoir» comme il le déplore en tournant la page.