Recensione

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Pubblicato il 29/07/2004

Un fétichiste amoureux

Il est cocasse et singulier, le dernier livre du sociologue genevois Jean-Pierre Keller, professeur d'esthétique et auteur, on s'en souvient, de plusieurs essais remarqués, comme La Galaxie Coca-Cola et Sur le pont du Titanic (tous deux aux Éditions Zoé). C'est un roman qui prend la forme d'un journal intime, et le titre tout à fait délicieux de La Solitude du coupeur de nattes.

Nous sommes à Paris, dans les années 60. Un jeune homme étudie la philosophie (du moins est-ce là ce qu'il raconte à ses parents, restés en Suisse, et qui lui envoient de l'argent), découvre Jankélévitch et sa célèbre mèche folle, les bars de Saint-Germain-des-Prés hantés par le fantôme de Sartre. Mais sa vie est ailleurs, dans la poursuite d'un fantasme singulier: couper, classer, répertorier les nattes des belles passantes qu'il débusque dans la rue. Cette chasse occupe le plus clair de ses jours, et obsède ses nuits. Il y trouve non seulement une forme de jouissance, mais également une raison d'être, et une justification philosophique.

Il y a dans cette quête quelque chose à la fois d'érotique et de criminel, car en coupant la tresse d'une belle inconnue, le narrateur accomplit un meurtre (symbolique). Il ne tue pas vraiment sa victime, mais il la dépouille, il la viole, il lui enlève ce somptueux phallus tressé qu'elle exhibe à la vue de tous comme un trophée. «Coupeur de nattes = chasseur archaïque. La ville est sa forêt. La rue est sa piste. La femme, son gibier. La natte, son trophée.»

Quête passionnante, écrite d'une plume alerte, qui pose à sa manière la question de l'amour et du manque, du fétiche amoureux, du désir et de son vain accomplissement. Avec talent, Keller nous replonge dans les années mythiques de Saint-Germain qui associent si bien l'amour et la connaissance - ou plutôt, ici, la connaissance (de soi et du monde) à travers les fantasmes amoureux. Un roman qui mérite l'épithète d'échevelé

Jean-Michel Olivier

Retrouvez les pages du feuilleton littéraire sur le site www.jmolivier.ch.

Cet article de Jean-Michel Olivier a été reproduit avec l'autorisation de la revue SCENES-MAGAZINE
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