Les Pôles magnétiques

Bertil Galland

Bertil Galland a beaucoup révélé de lui-même dans les reportages, les essais, les chroniques et les livres nés de son parcours de journaliste et d’éditeur. Mais on ignorait presque tout des années de jeunesse qui avaient ouvert ce parcours exceptionnel. Les voici racontées pour la première fois dans Les Pôles magnétiques, son nouveau livre inaugurant la publication complète de ses écrits aux Editions Slatkine.
En même temps qu’elles restituent le climat culturel, moral, et intellectuel d’une époque, ces pages très personnelles dévoilent beaucoup de l’«équation Galland» avec ses identités multiples déjà présentes au seuil de sa vie d’adulte. Les clés des ressorts intimes sont livrées : la figure centrale et aimée de la mère, les pères de subsititution, la précocité du surdoué animé d’une insatiable curiosité des gens, des lieux et des choses, la volonté farouche d’indépendance et le goût des chemins de traverse, la puissance structurante de la poésie, le vagabondage de l’errant planétaire, le désir d’Europe couplé à l’ancrage vaudois. Car l’enchantement de l’ailleurs ne va pas sans l’«ici», incarné dans les hautes figures d’André Bonnard, de Gustave Roud ou de Marcel Regamey : ainsi les Islandais, fous de littérature rencontrés à l’extrême pointe du continent, donneront à l’auteur l’impulsion décisive qui le conduira, des années plus tard, à publier les plumes les plus vives de ce pays.
Traversées d’un souffle lyrique, émouvantes et drôles, ces pages révélant un homme suivi et aimé par des milliers lecteurs seront aussi, pour les nouvelles générations, le bréviaire d’une jeunesse vécue avec passion sous le signe de la découverte, de l’amitié et de la poésie.

(Quatrième de couverture, Slatkine 2014)

Un demi-Viking à la conquête de la Suisse romande

di Christian Ciocca

Pubblicato il 15/09/2014

Éditeur, journaliste, chroniqueur et acteur culturel de premier plan durant les dernières décennies, Bertil Galland entreprend chez Slatkine l’édition en huit volumes de ses Mémoires qui s’échelonneront jusqu’à fin 2015 sous le signe de la diversité: autobiographie, traductions, roman, portraits littéraires, reportages, journaux de voyage, encyclopédie intime. Le Lausannois, établi en Bourgogne, a publié au printemps 2014 Les Pôles magnétiques, chronique de sa jeunesse de 1936 à 1957. Personnalité solaire ne connaissant guère la procrastination ni les repentirs, Galland supporterait bien, mutatis mutandis, la comparaison avec Gide dont on a pu dire, en son temps, qu’il était un «contemporain capital». Pourquoi ne pas retracer en effet le parcours d’un jeune homme de bonne famille, né à Leysin en 1931, en lui assignant une position majeure dans le paysage romand?

Son prénom suédois, inusité dans nos contrées, et son patronyme d’immigrés huguenots, débarqués à Genève en 1738, ont dessiné d’emblée dans la vie du petit habitant de Vennes, sur les hauts de Lausanne, une croisée. Les aléas de l’histoire familiale ont fait le reste en précipitant son père médecin, René, au service des tuberculeux à Leysin, dans de sérieuses difficultés financières après que le krach de 1929 lui fit perdre son emploi, gêne aggravée par une néphrite. Or son aïeul gérait une banque d’affaires et son oncle Maurice Galland en reprit les rênes en asseyant sa carrière dans une «campagne», une maison de maître du 18e siècle surnommée Valcreuse, que l’urbanisme galopant a fini par raser en bordure de l’autoroute. Esprit poétique, Galland verrait d’un bon œil l’assonance entre cette demeure initiatique et le creuset de sa formation. Il lui réserve parmi les plus belles pages de son autobiographie:

Valcreuse me fit comprendre bien des choses. J’ai commencé à saisir la différence entre le monde très articulé de mes cousins et mon propre cercle. Vivre avec ou sans argent. Mais bien au-delà du pécule, je voyais en cette maison une grande famille s’épanouir avec aisance, en opérations sociales simples ou d’envergure. Parler affaires et successions. Juger avec une précision immédiate les comportements de ceux dont on parlait. 

La maladie puis la mort de son père avaient déjà semé d’embûches la vie familiale. S’il n’a pas manqué du nécessaire, le jeune Bertil a compris très vite qu’il ne lui faudrait compter que sur lui-même. Comment saisir autrement la force vitale qui anime son parcours, recomposé des décennies plus tard mais sans enjolivement?

Étudiant en géopoétique

Sa chance, ce fut de trouver des pères de substitution, de fortes personnalités qui ont avec souplesse révélé la sienne. Les racines suédoises de sa mère l’ont tout d’abord poussé à explorer le Nord alors que les élans de sa génération mettaient le cap sur l’Asie (Pestelli, Bouvier). En juillet 1947, à l’initiative de son professeur au gymnase de la Cité à Lausanne, Carl Stammelbach, il découvrit avec un camarade l’Allemagne en ruine, contraste effrayant face à une Suisse indemne. Suisse épargnée que le conformisme politique et l’opportunisme des affaires brouillaient de gris. Teinte haïssable si on en croit les souvenirs de l’adolescent déjà nourri d’expériences scandinaves et «verticalisé» par l’espace nordique, un espace dont il a senti l’appel poétique. Alors que ses comparses se préparaient aux professions libérales, selon une reproduction sociale encore bien établie, l’étudiant en rupture abandonna les Lettres pour se consacrer à la Géographie, une autre lecture de la planète que les Sciences politiques, alors balbutiantes, vont aiguiser chez lui au mitan des années 50. Galland a répondu sans hésitation à l’appel d’une voyelle également verticale, le I de l’Italie et de l’Islande, deux pôles magnétiques, nous y voilà, tellement contraires, l’un méridional et pétri de culture, l’autre de feu et de glace n’abritant que des poneys aux sabots fermes, des paysans-poètes et une configuration impossible. Le périple islandais fut déterminant par la révélation, là encore poétique, d’une singularité linguistique. En 1949, l’île n’avait gagné son indépendance que depuis cinq ans. Jeunesse du monde sur une terre hantée par l’explosion volcanique sans âge, la préhistoire chaotique et le chant populaire porté par toute une communauté, cernée par l’océan et coiffée par les cieux.

Intellectuel de plein air

Dans ce récit d’une «formation», les figures tutélaires ne manquent pas. Elles ont guidé les pas d’un Lausannois boulimique de savoirs autant que de poésie, comme si le bagage du vieil humanisme n’avait pas pesé sur ses épaules. Là encore, on reconnaîtra dans l’itinéraire intellectuel de Galland la marque d’une génération dont l’accès aux connaissances s’est ensuite perpétué durant la vie professionnelle. Une génération avide d’horizons, de marche à pied, d’escalades de toutes sortes, mentales à l’évidence, une génération bien née qui cultivait avec bonhomie des signes de reconnaissance (l’apprentissage du grec ancien, par exemple, mais avec André Bonnard!) On se dit parfois que le goût d’entreprendre a pris chez lui le pli de l’éloge aux entrepreneurs… Est-il dès lors étonnant que le licencié en Sciences politiques  se soit orienté vers le journalisme? Conjonction toute trouvée en pleine Guerre froide entre le contemporain et le passé, un monde à venir et les bouleversements économiques des Trente Glorieuses, la décolonisation, l’avènement de la culture de masse. A cela s’ajoute un sens profond de l’enracinement helvétique qui donne, paradoxalement, des ailes. Galland a déplié les siennes pour donner aux événements qui l’entouraient une cohérence, un sens à déchiffrer. Dans cette optique, sa boussole a toujours été aimantée par l’énergie intellectuelle. Comme Denis de Rougemont, il aurait revendiqué une gestion des affaires humaines en commençant par la culture, reléguée trop souvent dans le dernier cahier des journaux!

Deux mages

Subsiste aussi quelque mystère, une ambivalence dans ce parcours enchanteur (l’est-il trop?). Comment Bertil Galland a-t-il pu en même temps se nourrir de la pensée de Marcel Regamey et de la poétique de Gustave Roud, les deux mages ou plutôt ses deux pôles romands? C’est comme si le jeune homme, en mal de père(s), n’avait pu choisir entre la Cité terrestre et la Cité céleste. De Marcel Regamey, on retient aujourd’hui un engagement intellectuel au service d’une politique anti-démocratique, fondée sur la cooptation des meilleurs (réminiscences platoniciennes, l’antisémitisme en plus) dans la lignée de Maurras et en accord avec les visées autoritaires d’un Gonzague de Reynold (l’affirmation religieuse en moins). A l’évidence, le triomphe de l’élitisme qui heurte davantage aujourd’hui qu’hier! Fondateur en 1926 du mouvement Ordre et Tradition devenu La Ligue vaudoise, Regamey s’exprimait dans son mensuel La Nation puis les Cahiers de la Renaissance vaudoise, toujours publiés au demeurant. Galland s’est rapproché de cette obédience minoritaire mais sans excès doctrinaire. Il y a flairé l’importance du réseau, une défiance à l’égard des institutions nées de la Révolution française mais aussi du libéralisme économique. Détonant mélange à la gloire de l’Ancien Régime et du canton de Vaud, lequel pourtant, sous le joug de Leurs Excellences, souffrit jusqu’à l’invasion française! N’empêche, à sa manière ulyssienne, rêvant d’éditer, le journaliste va reprendre en 1960 les rênes des Cahiers de la Renaissance vaudoise et conduire son char sur des chemins autrement créatifs: le tremplin du renouveau de la littérature romande en éditant Chappaz, Corinna Bille, Voisard, Chessex, Pierre-Louis Matthey, Lorenzo Pestelli et révéler Anne-Lise Grobéty. En 1964, avec Jacques Chessex toujours, il lançait par le biais des Cahiers, la revue Écriture, véritable organe de ce printemps littéraire tant attendu en Suisse romande. On observe donc dans ces vingt chapitres la primauté de l’action culturelle. C’est pourtant sur un hors-temps que se clôt le premier volet de son autobiographie, La Fête à Gustave Roud le 16 juin 1957. Une date charnière qui a vu débouler à Puidoux-Chexbres un demi-millier d’admirateurs du poète-chaman de Carrouge, sexagénaire sans doute éberlué par tant d’affluence, lui qui avait pris soin, depuis son entrée en écriture en 1915, de fuir toute mondanité hormis quelques lecteurs attentifs. Galland a fréquenté Roud en Vaudois mais aussi pour affiner ses propres choix littéraires. Transmission discrète s’agissant du traducteur de Novalis et dernier romantique, égaré en bordure du temps dans les champs du Jorat. A Regamey de transmettre l’ancrage politique d’un État jadis sujet, à Roud l’espace infini d’une transcendance sans divinité telle que Philippe Jaccottet saura la développer avec ses propres mots au sortir de la guerre.

Le cheminement de Galland est éblouissant, fait d’innombrables rencontres, à proprement parler altruiste. Mais charité bien ordonnée… Ne lui manque-t-il pas les mots de l’intériorité, le vacillement des doutes, on n’ose dire des repentirs? Dans l’assurance d’une jeunesse de demi-Viking à l’assaut de la culture romande, tout va si vite, du moins dans son rétroviseur. Cependant un regard plus introspectif, augmenté dans chaque autobiographie d’éléments fictionnels, à l’exemple de l’autofiction en vogue depuis quelques années, aurait été souhaitable. Le journaliste culturel se l’est-il interdit pour s’en tenir aux faits? C’est tout à son honneur quoiqu’on se demande en refermant ce premier volume des Mémoires: comment a-t-il fait ? Puisse la suite nous en éclairer les étapes… et la manière de les vivre, en profondeur!

 

Voir également: Volume II, traduction de Bertil Galland: Deux poètes du XXIe siècle. William Barletta - Chansons de la déesse d'or. Lars Gustafsson - Sur l'usage du feu, Genève, Slatkine, 2014.