Recensione

di Romain Buffat

Pubblicato il 12/11/2014

«Nos vies se résument soit à rien soit à quelques fulgurances.» C’est ainsi que s’ouvre le très beau recueil de nouvelles de Julien Bouissoux, Français établi à Berne, co-scénariste pour Les Grandes Ondes (à l’ouest) de Lionel Baier et auteur de romans dont Juste avant la frontière (Ed. l’Olivier, 2004) et Voyager léger (Ed. l’Olivier, 2008). Les personnages des neuf nouvelles recherchent, regrettent ou espèrent «une autre vie parfaite». Dans une langue précise, tranchante et sans scories, l’auteur s’attache à faire ressortir les quelques moments décisifs qui surgissent d’existences ordinaires. Des instants vifs et éblouissants qui parfois n’existent qu’au conditionnel et esquissent les contours d’un monde différent comme dans «Robert Lamoureux est mort» où le narrateur végète devant sa PlayStation en attendant la probable fermeture de l’entreprise qui l’emploie:

Dans une autre vie, je ferais plein de choses productives, du bricolage, je paierais mes factures en avance, j’appellerais la baby-sitter pour savoir si c’est bien elle que j’ai vue bourrée sur la place des Quinconces...

Dans «Faut qu’on discute», le narrateur, Boris, étouffe aux côtés de sa compagne Sonia, s’ennuie à mourir lors d’un repas chez des amis. Il voudrait faire «un truc à quatre» ou jouer lui aussi à la PlayStation, n’importe quoi qui rompe avec son quotidien et son couple. Il est d’ailleurs beaucoup question de jeux vidéo dans ce livre. Un tiers des nouvelles en fait mention. Le virtuel apparaît comme une issue possible à l’ennui d’une existence terne et insignifiante. La nouvelle qui creuse le plus ce motif, c’est « Port Arica ». Sans jamais juger la pratique des jeux vidéo – dont certains ne cessent de nous marteler qu’elle est la cause de bien des maux de notre société –, Bouissoux réussit quelque chose de très fort: il décrit la partie en réseau de deux frères qui vivent loin l’un de l’autre. La langue qu’il emploie colle parfaitement au propos. Dès le début de la nouvelle, sans que soit révélé au lecteur qu’il suit un personnage virtuel, quelque chose dans la langue et dans le dispositif narratif détonne pour procurer au lecteur un sentiment d’étrangeté:

Il fait toujours beau. C’est ça le désert. Jamais une goutte de pluie, jamais un nuage, à peine le vent qui vient du rivage et ces bruits indistincts auxquels on s’habitue. Comme un réflexe : j’avance. Je me baisse. Je longe les carcasses de voitures à moitié enfouies dans le sable. J’hésite à traverser la route. Je sprinte jusqu’au bus jaune désossé dont toutes les vitres ont éclaté. De là on voit la bande d’asphalte qui continue jusqu’aux premières fortifications telle une rivière au milieu du relief, une rivière de goudron, de poussières et de débris amoncelés.

Des actions successives, des verbes propres au jargon des jeux vidéos (avancer, se baisser, sprinter, qui rappellent les touches directionnelles d’une manette de console), une rivière au milieu du relief... Le lecteur entre dans la peau d’un personnage virtuel, lui-même dirigé par un personnage de fiction, le protagoniste de la nouvelle. Il y a ainsi un double décalage qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler la presque redondance qu’on pressentait dans le titre Une autre vie parfaite (la vie parfaite étant toujours une autre vie). Si le virtuel semble le lieu idéal qui annule la distance et réunit les deux frères, il n’en demeure pas moins que, comme dans la réalité, il leur est impossible d’être tout à fait ensemble. Pire encore, le narrateur, seul devant son écran, se retrouve seul aussi dans le jeu:

Je cours à la poursuite de mon frère qui n’est plus qu’un point sur le toit de l’immeuble. Je le supplie de ne pas toucher au dernier objectif. J’entends ok alors salut. Et puis plus rien. Un message apparaît en haut à droite. Son pseudonyme a quitté la partie. Je reste seul, immortel et désœuvré.

Solitude semblable chez la narratrice de «Ma prunelle», mais stratagème différent pour la déjouer. Elle accumule coupures de journaux, interviews et photos d’un acteur de cinéma, ancien camarade de classe avec qui elle a fait l’amour à dix-sept ans. Depuis ce jour, elle patiente, espère, persuadée qu’une nouvelle vie avec lui l’attend.

Si pour les uns la vie parfaite semble inatteignable, pour d’autres en revanche elle se trouve là, devant eux, l’espace d’un instant. C’est le cas pour le protagoniste de «La tombe de Patrick Roy», de passage dans la ville de son enfance; il boit une bière, joue au foot et apprend à des jeunes qui traînent près du stade à tirer à la Winchester. C’est le cas aussi pour ce voiturier à qui l’on fait trop confiance et qui décide de partir avec la Mercedes qu’on lui a confiée («Valet parking»). Mais c’est probablement dans «Janvier» que l’auteur donne à l’un de ses personnages une véritable chance. Janvier travaille dans un bureau situé dans une impasse loin du siège de l’entreprise. Tout laisse penser qu’on a oublié l’existence de ce bureau. Chaque jour donc, Janvier vient sur son lieu de travail, arrose les plantes. Il pourrait très bien ne pas venir, profiter de ce temps libre qui est quand même du temps de travail pour aller faire ses courses, passer chez le coiffeur ou, mieux encore, voyager. Personne n’y verrait rien. Janvier se retrouve donc au carrefour de deux vies : la sienne et l’autre. Il pourrait dire comme Robert Frost, cité en épigraphe : «Two roads diverged in a yellow wood, / And sorry I could not travel both.»

Récent lauréat du Prix de la Fondation Edouard et Maurice Sandoz (FEMS), Julien Bouissoux nous révèlera dans un prochain roman laquelle des deux routes empruntera Janvier.