Onna Maria Tumera ou les ancêtres

Leo Tuor

Oria, la très vieille arrière-grand-mère, est dans son lit, étendue sous des draps lourds, le nez au plafond, elle ferme les yeux durant de longs moments. […]

     Le gamin est sur le pas de la porte, il se couvre un œil d’une main et cligne de l’autre, jusqu’à ce que sa vision soit floue, pour qu’il puisse mieux rêver. Il imagine qu’il n’y a que la tête, là, dans le lit. Lorsqu’ il a assez rêvassé, il voit Oria entière sous les draps, mais avec la tête d’une louve sous la coiffe. Puis Oria devient verte, le nez s’allonge et s’aplatit, prend l’allure d’une énorme musique à bouche, et de petites dents dépassent sur les côtés, comme si elle riait.
     Oria est un crocodile à la coiffe de mère-grand.
     La vieille ouvre les yeux et demande : «Gamin, tu fais quoi?» Alors il raconte, et elle est impressionnée par son descendant.

(Leo Tuor, Onna Maria Tumera ou les ancêtres, traduction du sursilvan de Walter Rosselli)

Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 03/11/2014

Onna Maria ou les ancêtres n'est pas d'une lecture aisée et la traduction a dû être parfois ardue pour Walter Rosselli, qui s’en est cependant tiré avec maestria. À première vue, le roman se déroule comme «la mascarade que le carnaval de la vie a fait de nous»: tout y est désordre. Des masques apparaissent et disparaissent. Des bribes d'histoires inachevées  se télescopent, évoquant des personnages fantasques. Des souvenirs déformés se bousculent les uns les autres. De manière incohérente, ce qui est dit s'imbrique à ce qui est vécu, comme le fait savoir le narrateur à son arrière grand-mère à qui il écrit quelques lettres posthumes:

Mes dictionnaires sont dans mes boîtes de Lego.
Avec les pièces qui s'y trouvent, je construis une tour dont le sommet atteint le ciel. Lorsque Babel s'écroulera, j'appellerai mon œuvre Bordel.

Le lecteur, curieux, se laisse attirer par tout un bric-à-brac merveilleux, mélange  parfois détonant auquel s'ajoutent comptines remplies d'animaux plus ou moins ensorcelés, citations en toutes langues ou d'auteurs aussi divers que Kant, Pouchkine, Heine, Hilde Domin et lettres un peu délirantes, parfois simplement méditatives.

Pour décrire le travail difficile et éprouvant de l'écrivain qu'il essaie de devenir, le narrateur, dans une sorte d'hallucination, voit le grand-père transformé en chien (ou c'est l'inverse?) finir par danser une ronde folle avec lui, lui qui voudrait à la fois jeter toute la culture à la poubelle et lui faire dire tout ce qu'il voudrait saisir de nos vies avec les mots, toujours un peu trop morts. Il faut les ranimer, les faire renaître pour renaître aussi soi-même «nu comme un ver, la peau salée»:

«Comment allécher les mots, les attirer?»
«C'est comme faire sortir les mouches bleues du tas de fumier.»
[...] Il en va de même avec les mots, il faut donc les rattraper à moitié vivants, avant de s'endormir.

Personnage important, le grand-père, manchot, parle beaucoup. Parmi toutes les histoires qu'il raconte et toutes les citations qui le traversent et organisent la construction du livre, nombreuses sont celles qui ont trait à son infirmité, à ce membre fantôme dont le souvenir reste très prégnant et revient hanter la vie présente. Ainsi nous taraudent les histoires qui nous parcourent, l'Histoire qui nous construit (et nous plume?). Un tel manque rémanent constituerait-il notre véritable présence au monde? Une citation d'Hilde Domin en rend compte avec force:

«Voici l'homme
manchot
toujours»

À relecture, il est très difficile de choisir des citations exemplaires dans ce livre blessé qui cherche à réinventer une plénitude avec tant d'histoires en miettes toutes habitées de leurs propres fantômes. Paradoxalement, tout se tient, organiquement. Dès qu'on entre par une porte, toutes les autres s'ouvrent. Et pourquoi celle-ci plutôt qu'une autre? Pourquoi une citation, pourquoi pas une citation de citation, etc ... jusqu'à l'infini?

Le personnage imposant d'Onna Maria, lui, veille et apporte une sorte de cohérence à ce magma de mots, ce labyrinthe de langue. Elle admire le narrateur enfant qui se prend à rêver des histoires de loup, à les compliquer à loisir jusqu'à remonter, grâce à elle, à «la louve nourricière, la louve de Rome». Venue d'ailleurs, l'arrière-grand-mère reste donatrice d'une culture composite et bigarrée, pas plus surprenante ni plus sûre cependant que celle du grand-père d'ici, enraciné dans une terre qui se révèle elle aussi ambivalente. Nature et culture brouillent les cartes de la condition humaine, à plaisir. C'est encore à ce personnage magnifié par la mémoire que le narrateur écrit pour dire qu'il est inutile qu'elle revienne, comme elle lui avait promis, dans ce monde qui «n'a pas changé» sauf en pire:

Les gens sont un peu plus gâtés, ils ont un truc pour n'importe quelle connerie. Les téléphones ne sont plus au mur. Chacun en a un dans sa poche, et si quelqu'un parfois cause tout seul à voix haute dans la rue, ce n'est pas qu'il est fou, mais bien qu'il est en train de téléphoner.

Leo Tuor déploie une ironie décapante et n'oublie pas de se moquer de lui-même, pour porter plus loin une exigence contradictoire dont il hérite:

L'école est un tyran et la littérature est une putain, avait formulé grand-père comme formule irréfutable. Le gamin était penché sur son assiette, mangeant sa soupe. Grand-mère ne disait rien. Cela signifiait qu'elle était d'accord. [...] L'école devrait plutôt être une servante et l'instituteur un seigneur au lieu d'un laquais en livrée. [...] [Grand-père] adorait les écrivains du calibre du Pouchkine de «La Gabriéliade», un poème frivole qu’il connaissait par cœur.

Oui, le grand-père récite alors des poèmes entiers, et l'arrière grand-mère cite Tourgueniev! Tout repart de plus belle dans un tourbillon d'images fragmentées, de réflexions complexes, toutes inexorablement enchevêtrées les unes dans les autres.

N'est pas fou celui qui semble l'être. L'arrière grand-mère, le grand-père ou quelques autres personnages hauts en couleur en sont la preuve manifeste. Le narrateur indocile nous entraîne dans un «éloge de la folie», dans un monde peuplé de figures à la fois lumineuses et terribles capables de révéler l'étrangeté rêveuse, délirante et fêlée de chaque vie. Ces figures finissent cependant par s'évanouir. Elles ne laissent derrière elles, comme la sirène évoquée à la fin du livre pour désigner l'âme mortelle d'Oria, «qu'une trace humide sur le plancher».

Mais leur présence incite à relire cette œuvre parfois dérangeante jusqu'à ce qu'elle devienne le portrait sensible et buissonnant d'un homme comme sans patrie sinon les livres, d'un homme attaché à une terre que ses pieds et son cœur connaissent bien, jusqu'à ce qu'elle devienne l'histoire d'un écrivain lucide dont la vie turbulente s'accorde et se désaccorde à celle d'un langage chaotique que lui auront donnée des ancêtres familiers, violents et attachants, et les écrivains des siècles passés et du siècle présent.

Une sorte de vérité apparaît: la nature imprévisible et non maîtrisable de l'existence  comme de la littérature.