Trois poètes: Thérèse Houyoux, Claude Tabarini, Gilles F. Jobin

di Françoise Delorme

Pubblicato il 30/09/2013

Dans la lumière de l'été finissant qui a continué à irriguer un automne très doux, léger et mouvant, trois livres ont brillé d'un éclat particulier. Quelques points communs essentiels poussent à en parler dans le même mouvement pour les faire miroiter l'un par l'autre, pour faire apparaître une profondeur qui méritera des relectures attentives et profitables.
Aucun narcissisme ne les habite. Le «je» très présent dans les trois livres, même déguisé souvent en troisième personne du singulier dans Jouer dans le noir, universalise tous les propos autant qu'il les singularise:

Je ne trace – inscris – dessine - sur le papier, ni ce que je vois objectivement, ni ce que je ressens, ni ce que je veux. [...]
Je sais que je ne fais que projeter du moi-même, du ce que je suis – oui, pour atteindre ce que j'ai en commun avec tous – ce qui est commun à tous.

La petite moureuse, Thérèse Houyoux

Thérèse Houyoux, artiste peintre, atteinte d'une maladie mortelle, écrit au seuil de la mort. La petite moureuse, livre au titre dont la force poétique laisse interdit, est paru après la mort de son auteur. Elle y rassemble des notes qui tiennent à la fois du journal intime et des fragments poétiques. Transformant la lutte qu'elle récuse et le courage dont elle doute en accueil et en lucidité, Thérèse Houyoux vivifie le langage avec une honnêteté qui nettoie tout ce que ses mots touchent. Elle entraîne le lecteur  avec un lyrisme familier et tranquille qui subjugue. Sans pathos, au plus près de l'expérience difficile et douloureuse de la maladie qui avance, dévorante, un dialogue avec le monde ne semble pouvoir être détruit. Bien au contraire, il s'affine:

Et surtout, surtout, montant du jardin, le chant du merle quand nous sommes seuls les deux, tôt matin, tard le soir.
Il a chanté tard hier soir – ce matin dès quatre heures et demie.
Ce merle que j'ai rencontré et qui a chanté – pour moi?- à deux mètres de moi, à hauteur de visage, à la dernière heure avant ma claustration.
Surprise, j'ai dit à voix haute «ah, tu es là!»
Il n'a pas fui, a continué à chanter.

La petite moureuse, Thérèse Houyoux

Pas de lyrisme grandiloquent ou mièvre pour Claude Tabarini non plus. Dans La Lyre du jour, celui-ci adopte plutôt un mode mineur pour présenter des instantanés d'une grande justesse, des arrêts sur image non dénués d'humour. Il y croque en quelques traits à peine appuyés toute une vie à chaque fois:

Au café (Georges Brassens)

Cela semble être de tous les temps.
Il y a cette voix sortant du néant de la
radio - «les amoureux qui s'bécotent
sur les bancs publics» - le garçon
siffle l'air en remuant les tasses.

La Lyre du jour, Claude Tabarini

Son dernier livre s'intitulait Mythologies simples ou livre de vignettes. Le mot vignette convient très bien ici aussi , car il suggère l'infiniment petit et une légèreté. Ces courts poèmes très concentrés rappellent la brièveté saisissante des haïkus dont Claude Tabarini suit parfois les thématiques, saisons, pivoines, nuages... mais à travers la ville de Genève, son paysage quotidien. La solitude et la solidarité (entre les hommes et avec les choses) naissent l'une de l'autre et se ressemblent comme deux sœurs. L'étonnement et l'émerveillement s'y montrent, modestement et sans fard:

Traversant l'Arve

je rencontre le peuple des mouettes
Pas un mot entre nous

La Lyre du jour, Claude Tabarini

Gilles F. Jobin, lui, refuse même tout lyrisme ou plutôt tout ce qui en lui pourrait pencher vers le sentimentalisme. Jouer dans le noir: le titre montre assez bien d'où vient la lumière. Le poète parvient à créer autour de chaque mot et de chaque texte une sorte d'évidement, de suspens qui allège et éclaire des histoires mystérieuses à force d'être banales, souvent désespérantes – ou désespérées? Il raconte parfois des faits violents, morts, renversement d'un étalage sur un marché par une police sans compassion, attentes sans satisfaction, rencontres ratées, impossibles. Dans un style sobre, précis, sans âpreté ni provocation, le poète adoucit une rudesse inéluctable et la cruauté parfois gratuite des hommes entre eux, mais sans les édulcorer. Il aime ses personnages soumis à la violence aveugle et souvent absurde de la vie. Il est difficile de citer des extraits de ces courtes proses poétiques de cent-soixante mots chacune, car tout se tient, tous fait corps.

Seuls les premiers mots en caractères gras se proposent comme des titres: «Rendre les armes», «Gris pâle», «Les masques». «Neiger» relate l'impossible paix, désirable, celle de l'enveloppement blanc d'une neige telle que la rêva tristement Robert Walser. «Le chant». Oui, le chant, mais aussitôt il est déjoué par une première phrase désabusée:

On pataugeait dans la boue qui recouvrait le pré où s'élevait le chapiteau.

Jouer dans le noir, Gilles F. Jobin

Le lecteur ne court pas le risque de s'envoler inconsidérément ! Une faible clarté s'échappe de chaque texte ainsi que de l'ensemble, assez pour que chacun s'y reconnaisse, s'y aime peut-être et y aime aussi les autres, semblables, fragiles, menacés, tous.

Ces trois livres font le choix d'une très grande discrétion stylistique, d'une pauvreté. Ils se confortent et donnent à écouter un «être au monde» nu, sans protection autre que le partage d'une expérience toujours sur le point de se défaire:

Terrasse

Clients chassés par la pluie:
Sur la table le cendrier de verre
luit, solitaire.

La Lyre du jour, Claude Tabarini

Pour rester entier, malgré le délitement progressif, chacun, à l'approche réelle d'une mort plus ou moins proche, tente d'en assumer l'énormité:

La petite moureuse qu'il faudra bien un jour appeler mort au travail.

Ma mort mourra avec moi.
Nous mourrons ensemble.
De nous restera quelque chose qui aura été vie.

Ce sédiment que j'aime tellement.

La petite moureuse, Thérèse Houyoux

Sédiment lui-même promis au rabot, sûrement:

Copeaux de bois au bas de l'escalier
monde éphémère!

La Lyre du jour, Claude Tabarini

A cause de l'extrême tendresse qui anime ces trois livres, je crois voir les copeaux chatoyer en fragments odorants dans un matin qui recommence le jour.

Perte. Choses à peine entrevues car si rapides. Chaque écrivain s'attache à nouer, dénouer, entremêler mort et vie, ce curieux tandem dont l'alliance nécessaire invente la respiration, l'existence de toute chose, et aussi la parole pour les dire. Il secrète aussi notre insondable maladresse, Arthur Rimbaud la nommait «notre inhabileté fatale»:

Ni tout à fait de mon époque, ni vraiment d'hier, pas davantage délimité dans ma conformation, hésitant ente animal, minéral ou je ne sais quoi. Mal répertorié parmi les humains. Vivant aussi bien d'air que d'eau, respirant le feu autant que la terre. J'ignore dans quelle langue je parle. Je ne saisis guère par quels gestes m'articuler, marcher, nager, voler, aimer, dormir, rêver. Je suis encore un ornithorynque.

Jouer dans le noir, Gilles F. Jobin

Même un assemblage aussi bizarre se dissoudra un jour, «Un jour comme les autres» non sans avoir goûté au jeu de la vie et partagé, curieux et attentif, un désir inentamé:

Bonheur

Bonheur de poser ses lunettes sur la table
pendant
qu'on est encore vivant.

La Lyre du jour, Claude Tabarini

«Pendant». Quelle préposition puissante. Ces trois livres, sans prétention, finalement assez sûrs d'eux, en déclinent avec force toutes les dimensions, du désarroi à l'enthousiasme, de la peur de tout ce qui met en danger à la joie inconditionnelle:

J'ai promené ma petite mort à travers champs.
Qu'elle en a vu, de belles choses :
Et mes chants ?
Elle les a entendus.

La petite moureuse, Thérèse Houyoux

Si j'ai écrit ces quelques mots en glissant d'un monde intime à un autre et en les entrelaçant, c'est pour souligner à quel point ils ne se font aucune ombre. Chaque livre, très dépouillé, nourrira avec bonheur une lecture attentive des autres, ressemblances et différences aiguisant notre sens poétique et notre sens critique. L'un sera plus serein que l'autre et un autre plus elliptique, l'autre encore se risquera à quelques envolées. Mais nous sommes bien tous dans le même bateau, et nos chemins se croisent avant de s'effacer:

A l'angle d'un immeuble
émerge un nuage blanc.
C'est dans ce conte que nous vivons.

La Lyre du jour, Claude Tabarini

Nota critica

Claude Tabarini, comme il l'a déjà souvent fait, livre dans La Lyre du jour de nombreux instantanés sensibles, petits paysages symboliques à peine esquissés, fortement évocateurs. Haïkus, textes courts et ramassés, tout un quotidien à la fois modeste et magnifié se dessine, gai et pourtant nostalgique. (Françoise Delorme)