Gens du Lac

Janine Massard

Dans son entourage, on était plutôt taiseux, et pourtant Ami dit «Paulus» avait toujours su que parler n’était pas en rajouter mais défendre son opinion qui valait autant que celle d’un autre, comme il le prouvera plus tard. Il était enfant unique à une époque où le pays était pauvre, les familles nombreuses, mais lui, sans frère ni sœur, s’était senti à part, au début en tout cas, puis avait accepté la situation, entrevoyant aussi qu’il n’y aurait pour lui aucune nécessité de quitter sa bourgade au bord du lac. Observateur-né, il avait acquis l’assurance qu’un rejeton seul n’aurait pas à s’exiler pour trimer dans une de ces usines avec grandes cheminées, où l’on parlait une langue éloignée de la sienne, idiome rocailleux qui jaillissait de la gorge; il n’aurait pas non plus à traverser l’Océan pour l’Amérique. Il était du lac et, grâce à lui sans doute, n’avait jamais eu l’impression d’avoir la tête vide. Quand il partait pêcher avec son père patron, il en guettait les cadences, observait l’eau pour mieux apprendre sa mobilité. Se signalant à elle, il s’en faisait une alliée. Loin de la rive, le paternel et lui n’étaient plus que deux personnages insignifiants, soutenus par leur bateau. Le lacustre en lui savait qu’il vivrait de la pêche: les vagues lui murmuraient l’humeur de l’eau, amicale ou colérique; il interprétait brises et vents qui pouvaient les entraver jusqu’à la tragédie. Heureusement, papa avait un bon bateau avec une coque profonde, rassurante, pas un de ces noie-chrétien qui vous envoie par-dessus bord à la première vague sérieuse. Sur l’eau, il fallait tenir par tous les temps, lui avait dit le chef, soucieux de lui transmettre ses connaissances, en lui rappelant à quelques reprises que le lac était un élément exigeant, à respecter; cette affirmation lui était restée, il s’en souviendra quand il verra des bancs de poissons morts flotter à la surface.

(Janine Massard, Gens du Lac)

Frontière brouillée par les eaux

di Marion Rosselet

Pubblicato il 11/02/2014

Nous sommes à Rolle, dans le Canton de Vaud, pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur le Lac Léman, la frontière franco-helvétique s’estompe: les pêcheurs des deux bords s’y côtoient depuis des générations. L’étendue aqueuse génère autour d’elle une communauté naturelle entre Gens du Lac qui outrepasse la délimitation nationale. Les Vaudois se repèrent avec leur polets, les Savoyards avec leurs seignes, tous naviguent sur les mêmes eaux. C’est ainsi que les pêcheurs suisses Amy Gay père et Amy Gay fils ont été, dès 1942 et jusqu’à la fin de la guerre, les maillons d’une vaste chaîne humaine d’aide à la Résistance. Silencieusement, pendant la nuit, ils ont acheminé de la nourriture et des médicaments vers l’autre rive et ont amené avec eux en Suisse des Juifs et des résistants poursuivis par la Gestapo, transgressant à leurs risques et périls la politique de la Confédération suisse. L’amnistie ne leur sera accordée qu’en 2011, événement qui a incité l’auteure à écrire sur ces deux pêcheurs suisses, membres de sa famille.

À partir d’un document réel, un «témoignage de satisfaction et de reconnaissance» pour leur aide à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, émis en 1947 par la République française et attribué à Amy Gay père et fils, Janine Massard construit une œuvre littéraire à la croisée entre le roman, le conte et la chronique historique. Comprendre des faits réels de l’intérieur, grâce à la littérature, tout en se basant sur un important travail de recherche documentaire, n’est pas une démarche nouvelle pour l’auteure, que l’on songe seulement à Terre noire d’usine (1990) sur un paysan-ouvrier dans le Nord Vaudois, mais aussi à des récits autobiographiques fortement ancrés historiquement et socialement comme La petite monnaie des jours (1985). Ce dernier livre raconte l’émancipation d’une jeune fille par les études. Et, dans Gens du Lac, l’on apprend qu’Amy Gay fils, dit Paulus, n’a pas seulement œuvré pour la Résistance, mais qu’il s’est aussi battu pour la gratuité des études en tant qu’élu socialiste au Conseil législatif de Rolle dès 1945, puis au Grand Conseil vaudois, ceci en pleine hégémonie libérale-radicale. Dans le roman, son sens de la solidarité ne lui vient pas des discours, même s’il admire Jaurès, mais de sa fréquentation muette avec la nature et des liens humains qui se tissent tacitement autour d’elle. À tel point qu’on peine parfois à imaginer Paulus en politique, règne de la parole et de l’argumentation.

En marge de ces événements, les femmes de Paulus et de son père, respectivement Florence et Berthe, s’occupent du restaurant sur la rive, réputé pour ses filets de perche. Ignorant tout des activités illégales de Paulus, Florence, «reconvertie en Cendrillon moderne», subit les foudres de sa belle-mère Berthe, elle aussi tout droit sortie d’un conte. Face à ce tyranneau maison, la seule ressource de cette jeune femme dont l’éducation empêche la rébellion est une résistance par la langue: dans sa tête, elle invente une ribambelle de néologismes pour neutraliser les bertho-vacheries ou autres berthouillades. La narratrice s’en donne à cœur joie avec elle, profitant de cet espace de liberté littéraire pour user d’ironie à l’encontre de certains personnages à l’esprit trop étroit. Janine Massard travaille la langue, parfois avec volontarisme, joue avec elle, la renverse. L’ouverture sur cette autre forme de résistance – qui est partie intégrante des choix esthétiques de l’auteure – et sur le quotidien des femmes est intéressante, mais nous restons finalement beaucoup sur la rive avec ces femmes: outre de beaux moments poétiques autour des canots affrontant les humeurs lacustres, le mystère et le détail des actions d’Amy Gay père et fils demeurent en partie hors de portée.

Cette vaste fresque laisse entrevoir par ailleurs d’autres trajectoires, dont la plus marquante est celle de la jeune Zaza, enfant de l’Assistance publique française recueillie par la tante de Paulus et morte dans un camp de travail pendant le conflit. Le dernier volet du livre file à travers les années d’après-guerre pour rejoindre le présent de la narratrice. On y voit les générations suivantes – en particulier les femmes – sortir du mutisme, les premiers bateaux à moteur s’élancer sur le lac, certains pêcheurs changer de métier, Florence et Paulus prendre enfin leur retraite.

Nota critica

IT