On a eu du mal

Jérémie Gindre

 «Le premier soir au restaurant, alors que ça ne lui avait jamais traversé l’esprit, elle copie spontanément un couple d’Allemands qui grimacent en buvant du limoncello. Le copain rigole et commence à la trouver attirante, ce qui finit comme prévu. Il est gentil et musclé. Il lui parle du patrimoine de l’île, de petites plages quasi secrètes. Avec lui Mélanie Gillioz se sent prête à faire du topless. Un matin en faisant du jet-ski, elle se dit que finalement son truc, c’est plus les sensations fortes.»

(Jérémie Gindre, On a eu du mal)

Recensione

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 21/10/2013

Dès la page de titre, le faisceau kaléidoscopique de l’imagination se met en marche. «On a eu du mal», la locution peut relever de l’ironie, de la litote, de l’exagération, de l’énervement, de l’acceptation, etc.; elle est prononçable en soupirant, grimaçant, souriant, chuchotant, hurlant, pleurant; elle pousse au questionnement et ouvre sur une palette d’émotions, qui colorent les pages du recueil.

En 2011, Jérémie Gindre a bénéficié d’une résidence artistique aux Centres Interfacultaires en Sciences affectives et de Neurosciences de Genève. De ce séjour, le Genevois a tiré les cinq nouvelles ici présentées, chacune étant inspirée par une des recherches effectuées au Centre. Cela dit, aucune opacité ni jargon n’alourdit ces récits, fluides et vivifiants. En quelques mots, on est plongé dans des situations que l’on vit pour ainsi dire de l’intérieur, ou que l’on revit, tant certaines nous sont familières et provoquent un sentiment de déjà-vu. L’écrivain trentenaire nourrit son écriture de ce qu’il appelle «l’extra-quotidien», moment où le présent déborde l’habituel et engendre autre chose que des gestes connus et répétitifs.

L’auteur explore, et ses héros expérimentent. Le premier, un jeune garçon, éprouve de la honte face au peu d’ouverture de ses parents pour la modernité technique, mais est sceptique devant l’attrait de sa mère pour la parapsychologie. L’enfance est un âge où les passions changent de jour en jour, selon Jérémie Gindre, qui pourtant ne réserve pas les sentiments passionnels à ses protagonistes en bas âge, mais les distribue à tous en grande variété. Par exemple, dans la deuxième nouvelle, la dénommée Mélanie Gillioz collectionne les pives (le résultat est digne d’une œuvre d’art moderne). Est-ce une façon de rester en lien avec ses promenades de fillette? En tous les cas, avec cette jeune femme excessive, la disparité entre le comportement d’un individu et les normes sociales est interrogée. Cette question revient avec chacun des personnages, qui connaissent tous des périodes de rumination. Pour apaiser les tempêtes mentales, les outils sont variés: les uns accumulent (les objets, le stress, les pensées), les autres évacuent par le mouvement, le déplacement, le sport – tel que marche, jogging, «nordic walking» –, ou par des pratiques mentales. A ce titre, la méditation de pleine conscience, tellement en vogue ces temps, apparaît comme la panacée. Une séance d’initiation est décrite si méticuleusement qu’on peut (presque) l’expérimenter pour soi.

De fait, Jérémie Gindre est en phase avec les avancées des sciences cognitives appliquées au quotidien. Il est par ailleurs mû par un esprit de curiosité pour la connaissance et pour l’humain, et regarde ses semblables avec empathie et sourire. Son style est alerte, éloquent et imagé, serti de ces petits détails qui rendent le banal singulier. Par ailleurs, il intensifie la réflexion autour du cerveau au fil de ses récits, le cinquième nous conviant à un séminaire dédié à la mémoire, et on en ressort non pas gavé de théories, mais épaté par le potentiel de la plasticité neuronale, et surtout ému. Car, ils ont eu du mal, mais ils y sont parvenus: l’ultime séquence montre une femme qui s’approche du héros, l’entraîne dans l’herbe, et l’embrasse.
Feu d’artifices d’émotions entraînant une suractivité cérébrale: rideau.

Nota critica

En 2011, Jérémie Gindre a bénéficié d’une résidence à Genève aux Centres de Sciences affectives et de Neurosciences. De ce séjour, il a tiré les cinq nouvelles ici présentées, chacune étant inspirée par une des recherches autour du cerveau. Cela dit, aucune opacité ni jargon n’alourdit ces récits, fluides et vivifiants. En quelques mots, on est plongé dans des situations que l’on vit pour ainsi dire de l’intérieur. L’écrivain trentenaire nourrit son écriture de ce qu’il appelle «l’extra-quotidien», moments où le présent déborde l’habituel et engendre des gestes et des comportements inconnus.

(Elisabeth Vust, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)