La Claire Fontaine

David Bosc

L'homme qui venait de franchir la frontière, ce 23 juillet 1873, était un homme mort et la police n'en savait rien. Mort aux menaces, aux chantages, aux manigances. Un homme mort qui allait faire l'amour avant huit jours.
En exil en Suisse, Gustave Courbet s'est adonné aux plus grands plaisirs de sa vie: il a peint, il a fait la noce, il s'est baigné dans les rivières et dans les lacs.
On s'émerveille de la liberté de ce corps dont le sillage dénoue les ruelles du bourg, de ce gros ventre qui ouvre lentement les eaux, les vallons, les bois.
Quand il peignait, Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s'égarer, au risque surtout d'être ébloui, soulevé, délivré de lui-même.
De quel secret rayonnent les années à La Tour-de-Peilz, sur le bord du Léman, ces quatre années que les spécialistes expédient d'ordinaire en deux phrases sévères: Courbet ne peint plus rien de bon et se tue à force de boire?
Ce secret, éprouvé au feu de la Commune de Paris, c'est la joie contagieuse de l'homme qui se gouverne lui-même.
 
(David Bosc, La Claire Fontaine, quatrième de couverture)

Recensione

di Elisabeth Jobin

Pubblicato il 25/11/2013

Troisième roman de David Bosc, La Claire Fontaine est tout entier porté par une langue cristalline — l’épisode que retrace le livre ne se dégageant d’ailleurs que dans un second temps. La surprise du style une fois passée, il apparaît que le livre s’attarde sur une parenthèse historique, c’est-à-dire les quatre années comme hors du temps que Gustave Courbet, exilé politique en Suisse, passe à La Tour-de-Peilz. David Bosc pose ses mots sur l’épisode souvent jugé secondaire de la vie du peintre, lui accordant à la fois cohérence et prestance.
Il faut reconnaître que Gustave Courbet se prête bien à la littérature, la figure historique ayant l’étoffe d’un solide personnage littéraire. Bon vivant de la campagne jurassienne monté à Paris, l’homme est chaleureux et railleur, mais avant tout subversif. «Le plus souvent, on eu du mal à suivre sa course», lit-on dans La Claire Fontaine. Son parcours, marqué par la peinture réaliste, ses amitiés et disputes avec les plus grands, et puis, bien sûr, par la débâcle de la Commune et l’exil en Suisse, sont dignes d’un roman à rebondissement. En comparaison, les quatre dernières années de la vie du peintre, entre 1873 et 1877, paraissent assez fades. On les présente habituellement avec la condescendance qui sied à ceux qui renoncent: Courbet, au bord du lac Léman, fatigué par les tracas, n’exécute plus que de médiocres paysages dénués de la force politique de ses débuts.
Le verbe de Bosc s’emploie à construire un point de vue démentant ce jugement. Et les toiles de Courbet représentant le château de Chillon sur fond alpin n’ont plus tout à fait la même résonnance après avoir lu La Claire Fontaine. En effet, prenant le contre-pied du discours fataliste, Bosc voit dans la fuite de Courbet une renaissance. Le passage de la frontière suisse, qui ouvre le livre, a d’ailleurs tout d’une petite résurrection: «L’homme qui venait de franchir la frontière […] était un homme mort et la police n’en savait rien. […] À la façon des morts, il s’est arrangé un passage dans un autre monde, et le premier venu a fait l’affaire. C’est un homme mort qui fera l’amour avant huit jours.»
En présentant un Courbet porté par la passion de vivre, de dire, de toucher, sensible et mû par l’envie de vivre, Bosc fait le portrait d’un homme s’adonnant tout d’abord à l’exercice de la liberté. Riche de cette nature qui l’entoure et dans laquelle il «s’incorpore», Courbet vit des gens et du vin jusqu’à ce que son corps le lâche. Le bonheur est poussé à son paroxysme le plus cruel. Le peintre, on le sait, a toujours eu le goût de l’excès, et celui-ci colorera sa vie jusqu’à ses derniers jours. Et son corps enflé, détruit par l’alcool, abdiquera avant la volonté.
Le roman de David Bosc n’a pas l’ambition de faire l’hagiographie du peintre, ni d’inscrire sa vie dans la structure d’un roman classique. Il arrive même que l’on vienne à se demander si Courbet n’est pas un prétexte à l’écriture, la langue de l’auteur empruntant par moment des tournures excessivement coquettes. Ces envolées mises à part, La Claire Fontaine rappelle avec grâce l’existence d’un artiste. Courbet semble respirer librement dans ces pages d’écriture limpides. Et, tout en restant fidèle au déroulement historique des évènements — des extraits de correspondance de Courbet sont soigneusement intégrés, ses compagnons dûment nommés — jamais le livre ne glisse dans la biographie. On reste bien plus dans le genre du portrait, ponctué de commentaires et de réflexions sur la force évocatrice de l’art de Courbet.

Nota critica

Troisième roman David Bosc, La Claire Fontaine fait le point sur l’exil de Gustave Courbet à La Tour-de-Peilz, où le peintre passa les quatre dernières années de sa vie. En déployant une langue limpide et exacte, l’auteur jette une nouvelle lumière sur l’épisode jugé secondaire de la vie du peintre. Partant, le livre fait le portrait d’un homme s’adonnant tout entier à l’exercice de la liberté, échappant à l’emprise de la politique. Ce roman particulièrement maîtrisé a figuré dans la première sélection du Prix Goncourt 2013 et a reçu le Prix suisse de littérature 2014. Des distinctions méritées pour l’auteur français établi à Lausanne.

(Elisabeth Jobin in «Viceversa littérature» n. 8, 2014)