Laure Wyss, «Schuhwerk im Kopf», und Helen Meier, «Liebe Stimme»

di Patricia Zurcher

Pubblicato il 20/06/2000

Deux grandes dames de la littérature alémanique, Helen Meier et Laure Wyss, viennent de publier à quelques semaines d'intervalle un recueil de textes brefs, variés et percutants sur le même sujet délicat, celui du vieillissement et de la mort.

L'une, Laure Wyss, est née à Bienne en 1913, mais n'a publié son premier livre qu'en 1978; l'autre, Helen Meier, est née à Mels (SG) en 1929 et son premier recueil de nouvelles date de 1984... Avant de se consacrer pleinement à l'écriture, toutes deux ont fait don à la communauté de leur énergie et de leur caractère bien trempé au sein d'une profession exigeante. Tandis que Helen Meier enseignait à des enfants retardés, Laure Wyss pratiquait avec ardeur le journalisme engagé. Chacune à sa manière, elles se sont battues durant des années pour les défavorisés.

Ce printemps, deux recueils de petits textes incisifs sont venus côtoyer sur les tables des libraires les innombrables ouvrages traitant de l'enfance, de la jeunesse ou des années «actives» de l'être humain. Deux femmes âgées y abordent l'étape qu'elles traversent. Un fait rare? Non, mais une réelle aubaine, car le troisième âge, quand on en parle dans ce pays, c'est généralement pour se plaindre du fardeau qu'il représente pour la société et ceci dans un langage assez peu littéraire...

Laure Wyss

Dans Schuhwerk im Kopf, Laure Wyss a réuni divers textes écrits pour la radio, pour un hebdomadaire ou une anthologie. Ils ne sont donc plus tout à fait nouveaux pour tout le monde, et pourtant, présentés ainsi, ils offrent un bon aperçu des différents types d'écriture qu'a pratiqués Laure Wyss jusqu'ici, ainsi que de sa vision de la vieillesse.

Les neuf premiers textes ne dépassent guère les trois pages et s'adressent directement à un interlocuteur dans une langue franche et sans détours. Les premières lignes du recueil suffisent d'ailleurs à annoncer clairement la couleur de la vingtaine de pages qui suivront :

«Je suis vieille à présent. […] Je suis aussi vieille que je veux bien l'être, et à présent, il se trouve que je veux être vieille.»

Vieille, peut-être, mais faut-il qu'on la classe toujours dans la catégorie des inutiles qu'il s'agit désormais de supporter financièrement et de supporter tout court?! Et tout ce qu'elle fait désormais doit-il toujours être mesuré à cette aune-là?! Agacée, Laure Wyss sait encore se faire provocatrice et envoyer quelques pointes bien senties à qui de droit... L'image, par exemple, qui lui vient à l'esprit lorsqu'elle songe à cette fameuse catégorie? Une horde de lemmings qui, lors de grandes migrations, se jette dans la mer depuis une falaise à la suite de son meneur: «L'autodestruction grande classe» s'exclame-t-elle!

Abordant des sujets attendus comme les EMS, les professions du social et leur cortège d'employés jargonnants, ou encore les contraintes qu'impose un corps vieillissant, Laure Wyss parvient pourtant à éviter les pièges tendus par le thème choisi: pas d'auto-apitoiement ni de caricature superficielle, et pas de conseils non plus sur la façon de bien vieillir. Non, ce que l'on retient de ces petites colonnes journalistiques, et plus encore des trois textes plus longs qui les suivent, c'est une volonté indestructible de continuer à agir sur sa propre vie et de vivre chacune des étapes de cette vie dans toute sa richesse. La vieillesse, dans Schuhwerk im Kopf, c'est prendre le temps de mourir, comme la mère de Borges, parce qu'il s'agit d'une étape importante. C'est l'occasion offerte à tout être humain de découvrir enfin ce qui le constitue et d'en faire encore quelque chose. Et c'est encore la résistance silencieuse, pareille à celle du Bartleby de Melville...

Borges, Melville ou Ciceron, Laure Wyss s'est trouvé des alliés de taille pour l'aider à conférer un sens à ces années. Et pourtant, comme elle le décrit dans le poignant récit autobiographique qui clôt son recueil, la vieillesse peut-être aussi l'expérience de la solitude absolue et traumatisante vécue dans une situation de détresse, l'expérience de la non-assistance des autres humains alors que l'on dépend d'eux désormais. Et puis c'est, inévitablement, la séparation vécue au quotidien, les êtres chers qui s'éteignent autour de vous et le vide qu'ils laissent derrière eux.

C'est donc loin des vaines théories ou des conseils rébarbatifs, en toute simplicité et dans un style forgé par un demi-siècle d'écriture journalistique, que Laure Wyss partage avec ses lecteurs une expérience unique par définition, afin de leur faire entrevoir la réalité qui se cache derrière des étiquettes rassurantes, certes, mais simplificatrices.

Helen Meier

Liebe Stimme de Helen Meier, c'est évidemment une écriture très différente, bien que l'on y retrouve la lucidité et le franc-parler qui réjouissent tant chez Laure Wyss. Ce qui surprend davantage, c'est que c'est aussi une écriture différente à l'intérieur même de l'œuvre de Helen Meier. On connaissait le flot puissant et tourbillonnant de ses récits, leurs détours enjoués et leur violence parfois, et voilà que dans ce recueil, Helen Meier nous sert un lot d'histoires brèves, voire très brèves, contenues et maîtrisées pour la plupart d'entre elles (les plus réussies, sans aucun doute) et ménageant leurs effets avec un savoir-faire digne des meilleurs romans policiers…

Le sujet central du recueil, lui, n'est pas nouveau pour l'auteur. Depuis 1989 et son roman Lebenleben, l'histoire d'une famille rapportée par une narratrice vieillissante, l'amour et la mort marchent côte à côte chez Helen Meier et ne se quittent plus guère. Dans Liebe Stimme, un troisième élément vient toutefois se greffer sur le fameux couple rouge et noir: le spectre de la séparation. Provisoire parfois, souvent définitive, elle hante tout le recueil et lui confère une aura de mélancolie qui peut surprendre ceux des lecteurs de Helen Meier qui l'aiment surtout pour sa férocité.

Mais que l'on se rassure. Dans ce recueil, l'inventivité et la verve de l'auteur ne sont pas en reste. On s'y procure le manuel du parfait empoisonneur pour se défaire des êtres encombrants, les morts mangent à table et se voient recouverts de quelques bandelettes supplémentaires chaque fois qu'ils menacent de s'affaisser ou que leur puanteur se fait insupportable, et les vieilles solitaires, quel que soit leur âge, osent après toutes ces années s'offrir une amourette sans lendemain, monter sur une scène de théâtre ou quitter enfin leur misérable petit appartement pour une résidence qui les ruinera définitivement…

C'est précisément ce qui fait l'intérêt principal de ce recueil: ces moments clé dans l'existence d'un être où les circonstances extérieures et l'état intérieur font qu'il décide soudain de jeter par-dessus bord principes et raison et ne laisse parler que son être profond.

Si les textes de Helen Meier semblent plus littéraires et plus inventifs que ceux de Laure Wyss, ils ne sont peut-être pas aussi éloignés de ceux de Schuhwerk im Kopf qu'on pourrait le penser de prime abord. La résistance, l'émancipation, la lutte pour l'autonomie traversent les deux ouvrages et proposent une vision de la vie et de ses étapes qui découle certainement pour une bonne part du parcours somme toute assez proche de ces deux auteurs assignées au repos.

Helen Meier, Liebe Stimme, Ammann Verlag, Zurich, 2000

Laure Wyss, Schuhwerk im Kopf, Limmat Verlag, Zurich, 2000