La Plume de l’ours

Carole Allamand

Depuis cinquante ans, le cas de Camille Duval préoccupe les spécialistes de la littérature. Pourquoi l’écrivain suisse à succès s’est-il exilé en Amérique après la mort étrange de sa femme et une sinistre affaire de censure ? Que s’est-il passé pour qu’il revienne sur le devant de la scène après douze ans de silence, renouvelle radicalement son style, et devienne le génie qui bouleversera à jamais le genre romanesque ? Lorsqu’elle entame ses recherches, Carole Courvoisier est loin de se douter qu’elle se lance dans la quête la plus folle de l’histoire des études littéraires.
Au fil de témoignages troublants et de théories scandaleuses, l’héroïne de ce polar biographique, accompagnée par Jasper Felder, un jeune vétéran de la guerre d’Irak, est embarquée dans un road movie à travers une Amérique insolite et sauvage, de Manhattan jusqu’en Alaska où la rencontre d’un grizzly permet fi nalement de découvrir la vérité.
La plume de l’ours est un récit truculent, ludique et palpitant, qui plonge son lecteur dans les eaux du fl euve Hudson, les décombres des Twin Towers ou les coulisses d’un campus mormon, et prouve avec humour et impertinence que l’étude des ours et celle de la littérature peuvent faire sacrément bon ménage.

(Editions Stock)

Intrigues littéraires et animales sur les routes américaines

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 26/04/2013

Thriller et littérature ne se marient pas forcément dans un bain de sang, et font parfois bon ménage sans accumuler les cadavres. Joël Dicker l’a prouvé il y a quelques mois avec La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Après le succès inouï de ce Genevois, Carole Allamand s’essaie à l’intrigue littéraire. Détail piquant, cette également Genevoise a d’abord pensé titrer son récit : «La vérité sur Camille Duval», et cela bien avant la parution de La vérité susmentionnée.

Comme souvent, et qui plus est dans un premier roman, auteur et protagoniste partagent ici quelques traits. Ainsi Carole Allamand a-t-elle prêté à son héroïne son prénom, son métier d’enseignante universitaire, son exil aux Etats-Unis, son amour des lettres et des ours.
Nous voilà donc en présence de Carole Courvoisier, jeune chercheuse en littérature qui a décroché une bourse pour résoudre l’énigme Camille Duval ; cet auteur a déjà fait couler beaucoup d’encre et fait (et défait) bien des carrières universitaires.
Précisons que Camille Duval existe seulement dans ce livre. Cet artiste fictif (1901-1974) n’a rien à envier à des Ramuz, Frisch, Dürrenmatt ou Chessex. Il a eu deux périodes d’écriture, entrecoupées d’une pause de douze ans. Le «second» Duval est celui de l’exil dans le Grand Nord américain, avec des textes tranchant complètement avec ceux de la première période. Son écriture se révéla alors dotée de «pouvoirs poétiques», ce que salua notamment Claude Simon.
Dès lors, lancée sur les traces de Camille Duval, Carole Courvoisier embarque dans un road movie littéraire, de Manhattan jusqu’en Alaska, avec de fréquents retours (en chair, en pensée ou en mode numérique) en Suisse. Et son Helvétie natale n’est pas un havre de tranquillité, une crise familiale se déclenchant suite à l’arrestation pour détournement de mineures du père de l’héroïne.
Du coup, les motifs de sueurs froides ne manquent pas pour Carole, de part et d’autre de l’Atlantique. Et la romancière n’y va pas de main morte, et inclut même dans sa narration le 11 septembre 2001, sur un ton mariant le dérisoire au tragique, puisqu’a lieu ce jour-là un colloque autour de Duval. Il faut dire que la romancière croque la vie universitaire (colloque, cours, réunions de professeurs) avec une belle verve satirique, ne lésinant pas sur la parodie, titrant par exemple un essai sur la latence créatrice chez Duval «Le dormeur Duval».

La férocité de la plume - la caresse de l’ours

Cela dit,  l’ironie n’est pas réservée au milieu académique (qui le mérite bien, diront certains), la mère de la chercheuse n’étant à ce titre pas épargnée. Marie-Claude Courvoisier, ex-Miss Vevey 1958, considère qu’une femme allant chercher son courrier sans maquillage se laisse aller; cette attention aux apparences ne l’a pas empêchée de s’intéresser à l’intérieur des êtres, puisqu’elle est devenue psychothérapeute. Sa fille en brosse un portrait haut en couleur, non sans férocité ni toutefois tendresse.
Quant aux nombreux autres personnages, l’un d’eux focalise vite notre attention. Il s’agit de Jasper, jeune vétéran de la guerre d’Irak parcourant à vélo New York, où il renverse  au début de l’histoire l’héroïne - événement qui n’est pas la seule grosse ficelle de ce livre. Jasper est investi par la narration et pressenti comme compagnon d’enquête de Carole, et il disparaît pourtant pendant les attentats du World Trade Center. Drôle de façon de liquider un potentiel co-héros !

On le voit, les sujets et les acteurs ne manquent pas dans ce récit un peu fourre-tout, ou birchermüesli pour raisonner avec les quelques clins d’œil de Carole Allamand à la suissitude. Ce foisonnement thématique peut cacher le mystère central, celui de Camille Duval, dont on ne sent du reste pas vraiment ni l’épaisseur ni l’enjeu. La romancière peine à maintenir tendu le suspense autour d’une possible supercherie, usurpation ou manipulation littéraire. Ce qui n’empêche pas de s’attacher à la fille de Duval, «flattée qu’on s’intéresse pour une fois aux versants moins glorieux d’un génie qui s’était révélé un père de second ordre». On fera aussi la connaissance de l’infirmière de l’écrivain, femme bellement intrigante.

Au final, peut-être que la figure la plus attachante de ce roman est cette grizzly, dont la chercheuse se prend d’affection en Alaska (et qui pourrait symboliser le personnage de  Camille Duval). Occasion est ainsi faite de mieux connaître la vie et les mœurs des ursidés, diabolisés jadis par l’Eglise catholique. Ces pages d’éthologie paraissent les plus investies par l’auteure. Celle-ci a d’ailleurs confié avoir «pris la plume pour parler de l’ours» (Le Temps du 23-02-13). Et lorsque après avoir épuisé son stock de phrases « bébêtes », l’héroïne décide de lire de la littérature à cette ourse, on grognerait presque de plaisir en assistant à cette scène, de l’animal allongé sur le sol, étirant «ses jambes comme pour repousser le couvercle du ciel» en écoutant le Spleen de Baudelaire.

Nota critica

Il primo romanzo della ginevrina Carole Allamand è stato definito dalla critica un road movie letterario. Vi si viaggia per risolvere lo strano caso di Camille Duval, illustre autore svizzero immaginario, che ha scritto dei capolavori durante il suo esilio in America del nord. Seguiamo una giovane ricercatrice svizzera attraverso avvenimenti storici (11 settembre) o personali. Anche se i colpi di scena non mancano, thriller e letteratura non si uniscono in un bagno di sangue. Anzi, il tratto dell’autrice è persino satirico di fronte al mondo universitario o alla relazione madre-figlia, su cui getta uno sguardo feroce. La penna si fa invece più tenera per il ritratto di un’orsa, seconda eroina del romanzo. Pittoresco e divertente, il racconto può anche dirsi impegnato, sebbene lo sia più per la causa degli animali che per quella degli scrittori e dei loro ghost writers.

(Elisabeth Vust in «Viceversa letteratura», n. 8, 2014)