Un roman qui revisite la famille éclatée

di Elisabeth Jobin

Pubblicato il 16/04/2013

Kathrin a de la tenue. Cette psychiatre de cinquante-deux ans affronte la désertion de son mari Georges avec élégance. Sans un mot et la tête haute. Le nœud dans son estomac, cependant, la leste. «Les rares fois où la douleur s’était atténuée, elle avait eu l’impression d’être privée d’elle-même», lit-on dans les premières pages des Choses qui sauvent. En effet, ce poids au fond du ventre, qui à son insidieuse manière comble le manque, Kathrin y tient. Il enserre son passé tout entier, par sa ténacité étouffe un trop grand vertige. La douleur, au fil du temps, a évolué pour devenir tristement essentielle.
Le premier roman du Valaisan Guillaume Favre explore une constellation familiale amputée par le départ subit de Georges — évaporé dans la nature à la suite d’une dépression, comme Kathrin le diagnostiquera trop tard. Deux-cents pages exemptes de pathos, simples et claires. Dans la ville de Genève, on suivra les personnages délaissés par ce mari, ce père, frère et ami sur quelques semaines d’hiver tirant sur le printemps. Tous seront relevés de leur chute, par la force des choses, des autres, ou encore par l’intermédiaire de l’art.
Au centre, Kathrin, qui ne sait comment composer avec la disparition de son mari. Elle a parfois l’impression «de ne se souvenir de rien» — ainsi, au sujet de Georges, le lecteur ne glanera que quelques informations au hasard des pages. Valérie, amie de Kathrin et figure des hautes sphères de la société genevoise, tente maladroitement de remettre la femme abandonnée à flot. Tandis qu’Éric, le fils adulte de Kathrin, préfère le rejet. Enfin, la superbe d’Étienne, artiste-plasticien, semble avoir été soufflée par le départ de ce frère sur qui il s’appuyait depuis toujours. Un peu sonné, il contemple sa solitude et son succès grandissant, avec au fond de lui une détermination nouvelle, étrangement occasionnée par l’abandon.
Le livre donne lieu à un début littéraire prometteur et se lit d’une traite, tendant vers le drame mais ne s’y empêtrant pas. Malgré d’occasionnelles embardées dans les lieux communs, au détour de traits de caractère forcés, la grande sensibilité de l’auteur séduit, particulièrement dans l’évocation des rapports humains. Le fin déroulement narratif permet alors de mesurer la tension d’une situation intriquée, imbibée d’un passé muselé par pudeur.
Le roman a en effet quelque chose du Bildungsroman, les personnages étant au final grandis par les malheurs qu’ils ont eus à surmonter. Ainsi de Kathin, qui avait en elle «cette frontière, infime et pourtant infranchissable, qui l’avait toujours séparée de ce qu’elle nommait à défaut d’autres termes ‘le monde’». Elle parvient momentanément à dépasser sa retenue, alors que, dans les dernières pages du roman, elle se trouve émue face à une installation artistique de son beau-frère Étienne. L’émotion que l’œuvre suggère pique la regardeuse à vif, lui donnant «la sensation brutale de basculer dans le néant». Kathrin en oublie ses peurs et inhibitions. Elle accède à un instant de répit et de clairvoyance, trop vite évanoui cependant. Guillaume Favre n’exagère pas le happy end. L’auteur inscrit plutôt les douleurs dans un flot de vie, celui des jours qui passent et soignent, qui provoquent immanquablement le désir d’aller mieux.