Cher Boniface

Michel Layaz

Marie-Rose, généreuse, idéaliste et orgueilleuse, aimerait que Boniface écrive. Boniface préfère rester «inoccupé et anonyme, et de loin». Houspillé par sa belle, Boniface peine à cultiver son indolence désabusée et se voit devenir le héros don quichottesque d'aventures finalement très joyeuses. D'érudit paresseux, il apprend sous nos yeux à devenir gourmand de la vie. Et même passionné. Boniface a l'amour de la différence, Marie-Rose est une enthousiaste critique. Alors tout le monde est égratigné: les riches et les pas riches, les célèbres et les pas célèbres, la pensée unique, les snobs, les travailleurs, les ados, les écrivains, les journalistes, les inspirés et les sportifs.

Brillante et acerbe, l'histoire de Boniface Bé et de la belle Marie-Rose a quelque chose d'une diatribe impitoyable mais aussi délirante et farcesque contre la société d'aujourd'hui. Les fréquentes énumérations opèrent chaque fois un subtil pincement chez le lecteur parce que l'ironie est mordante et le constat désespéré. Mais une joie vraie vient tout au long de ces pages effacer la noirceur du constat.

Entretien avec Michel Layaz

di Anne Pitteloud

Pubblicato il 19/01/2009

Cher Boniface met en scène deux personnages que tout semble opposer. Boniface est une sorte d'Alexandre le Bienheureux tandis que l'orgueilleuse Marie-Rose, ambitieuse journaliste, lutte contre la bêtise, la malhonnêteté, le mensonge politique. Sont-ils les deux facettes d'un même idéalisme, qui s'oppose à la résignation et à la médiocrité par l'action ou par l'évasion dans le rêve?

Y a-t-il dans la vie quelque chose de plus précieux que la rencontre? Et certaines rencontres dévient votre destin, à moins même qu'elles ne le constituent. Vous avez raison: Boniface et Marie-Rose ne sont, a priori, pas faits l'un pour l'autre, mais leur rencontre va les changer. Ils vont s'enrichir au contact de ce qui ne les concernait guère: Boniface en découvrant l'écriture, Marie-Rose un certain détachement juste évoqué à la fin du livre. Mais au départ, l'un comme l'autre, après avoir fait le constat désolant, qui n'a rien de nouveau, que la bêtise et ses pires corollaires s'imposent en maîtres, cherchent des moyens de faire face. Marie-Rose est déterminée à prendre part pour que le monde change, Boniface pense que toute action ne pourrait qu'empirer les choses.

Pour Boniface, «tout ce qui est important ne l'est pas», et la plus grande liberté est de pouvoir s'allonger dans l'herbe. Il ne s'intéresse pas à l'agitation du monde, refuse de travailler et voudrait être un arbre. Démission face au réel, ou sage attitude de recul?

C'est vous qui décidez! Mais d'abord de quel réel parle-t- on? De celui des médias? De celui du monde de la finance? Regarder un arbre, le regarder vraiment, n'est-ce pas être un peu plus en prise avec le réel que de lire la presse de boulevard? Il faudra bientôt que l'on devienne capable de décider tout seul ce qui fait événement dans notre vie, c'est-à-dire à privilégier et à provoquer des rencontres, des amours, des savoirs. Bien sûr cela n'empêche pas de prendre part à tout, et même aussi souvent qu'on le voudra, mais il s'agit là d'un jeu, d'un amusement. Tout ce qui semble si important dans la vie m'ennuie, et de plus en plus. Quant au travail c'est compliqué, cela dépend ce qui se cache là-derrière. Si on travaille pour ne pas se sentir désoeuvré, c'est assez terrible, et si on travaille juste pour avoir de quoi vivre, c'est terrible aussi. Personnellement je milite pour la semaine de cinq heures, mais il va y avoir du travail pour persuader la plupart que le travail n'est souvent là que pour masquer l'immense vide qu'il y aurait sans lui. Et que c'est autour de ce vide qu'il faut se mettre à penser et à travailler.

Comme dans La Joyeuse complainte de l'idiot, qui se passait dans un internat pour adolescents à l'intelligence «décalée», Boniface porte sur le monde un regard particulier. Il est une sorte de Candide qui veut rester dans la marge, et fait penser aussi aux personnages de Walser. Son refus de participer est subversif. Une figure de l'auteur?

Boniface est plutôt un Candide à l'envers dans le sens où au départ il sait beaucoup de choses, il cite Lao Tseu ou Saint Jean de La Croix, il a une grande connaissance du monde, livresque en tous les cas, mais plus le livre avance, plus la part sensuelle et instinctive dominera chez lui. Ecrire est aussi un acte sauvage, qui se joue dans le corps. Cela Boniface va le découvrir et perdre de sa «maîtrise». Quant à Walser, il va falloir que je me mette à le lire et relire sérieusement, parce qu'on m'en parle de plus en plus fréquemment.

Lire est le «seul exercice physique» auquel Boniface consent, et il se répète une phrase de Schiller: «Contre les imbéciles, même les dieux luttent en vain.» Marie-Rose s'insurge contre la duplicité d'un certain homme politique derrière lequel on devine Blocher, et contre la bêtise des gens, tellement «communs», auxquels manque la parole. Vous épinglez ainsi la politique, les médias, les petits fonctionnaires teigneux, les responsables culturels incompétents, l'hypocrisie et les jeux de pouvoir… Où vous situez-vous, entre Boniface et Marie-Rose?

Rien de très original dans ce qui est dénoncé, c'est la forme qui m'intéresse d'abord dans ces passages-là. Faire parler des pitres est un exercice qui procure une joie certaine. Il ne fait pas de mal parfois de pointer un doigt sur ce que l'on combat, c'est là une des multiples facettes de la résistance qui est en jeu quand on écrit. Ecrire c'est entrer en résistance, ça fait un peu pompeux, mais il n'empêche! Chacun ses armes. Bien sûr que mon livre ne va pas changer la situation, mais je veux bien penser qu'elle serait pire encore sans lui, et tant pis pour ce brin d'immodestie qui déplairait certainement au Secrétaire des Valeurs premières que l'on croise dans Cher Boniface – un partisan (et ils sont nombreux croyez-moi!) à professer un véritable eugénisme, un monocolorisme auquel beaucoup adhèrent et dont par exemple les innombrables parcs d'attractions, la télévision et les quotidiennes fêtes serviles me semblent les emblèmes les plus criants.

Le combat de Marie-Rose est voué à l'échec; elle se bat contre des moulins à vent et se heurtera à la réalité. Le salut est-il dans l'imagination, le rêve, la création?

C'est toute l'insondable question de la finalité de la vie humaine que vous posez là! Et personne n'a vraiment apporté de réponse satisfaisante. C'est aussi la question du progrès. Malgré les siècles qui passent et nos progrès scientifiques incontestables, l'homme reste l'homme, c'est-à-dire un loup pour lui-même avec un potentiel de cruauté parfaitement exact. La sublimation ne me semble pas une mauvaise voie pour détourner notre méchanceté. Pour l'heure, je suis pour!

Cher Boniface est porté par une grande liberté de ton, un jeu décomplexé avec les allitérations, une sorte de gourmandise passionnée pour les mots qui révèle un plaisir d'écrire jubilatoire. Votre propos, et votre écriture, célèbrent ce qui échappe à la règle, au conformisme, à l'ennui. Le jeu avec la langue semble faire primer la logique du langage poétique à celles de la narration ou de la psychologie des personnages. La musique des mots vient-elle avant le «contenu», est-ce elle qui dicte l'écriture?

Je ne sais pas. La logique de la narration et la logique poétique se superposent, se font la course, se passent le relais. Mais il est vrai que très vite, quand un livre commence, je cherche une tonalité, cette quête-là est la première, avant les idées ou la trame. Cette musique de base posée, le reste peut se déployer, l'histoire avoir lieu (et dans Cher Boniface il y en a une). Il n'empêche que les galipettes langagières stimulent l'écriture et restent porteuses de sens. Tout cela a aussi affaire avec une attention au langage qui, dans certains de mes livres, passe d'abord par le jeu. Et c'est le cas dans Cher Boniface.

L'écriture s'avère pour Boniface une «délicieuse ivresse», les phrases viennent à lui en vagues «sans qu'il n'ait rien à faire», c'est un paradis, un voyage, une «succulence qui lui donnait le goût de dire et de transformer quelques balbutiements en fumets de phrases». Vous parlez de la «joie jouissive des sons qui vous étreignent, des pistes qui s'offrent à vous, de la vie que l'on cherche parmi les mots». Est-ce ainsi que l'écriture vient à vous?

Peut-être qu'il est impossible d'écrire si l'on n'est pas habité par une forme de mélancolie. Mais le manque, le vide qui préside à la nécessité d'écrire peut être un vide non seulement aimable, digne d'être aimé, mais un vide presque «heureux». Même si écrire ressemble parfois à un corps à corps avec l'écriture où il s'agit de batailler ferme, je n'écris jamais sans plaisir. L'inspiration, oui elle peut exister, par moments, elle a une part dans l'affaire, mais c'est par l'«intelligence» qu'on la stimule, par une attention à ce qui est.

Quand Boniface se met à écrire, il est convaincu que ce sera de la littérature, parce que son livre «sera totalement superflu». Dites-en nous un peu plus…

Où le superflu? Où l'essentiel? Comme un jour un certain Bordier, (le poète du roi Louis XIII chargé aussi d'organiser des ballets) se plaignait auprès de Malherbe qu'il n'y avait de récompenses que pour les soldats et pas pour les poètes, ce dernier lui répondit que «c'était sottise de faire des vers pour en espérer une autre récompense que son divertissement, et qu'un bon poète n'était pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles». Alors je dis: vive les joueurs de quilles! Quand on voit l'utilité de ceux qui se prétendent utiles à l'Etat, il vaut certainement beaucoup mieux donner le pouvoir à ceux qui n'en veulent pas, c'est-à-dire aux écrivains et aux joueurs de quilles qui ne se soucient ni d'argent ni d'honneur mais de connaissances, y compris celle de bien lancer sa boule. Pour revenir à Malherbe, on se souviendra aussi d'un célèbre sonnet dédié à Louis XIII qui se termine par ce tercet:

Tous vous savent louer, mais non également,
Les ouvrages communs vivent quelques années:
Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

Rien n'est jamais vraiment simple!

Boniface en couchettiste donne lieu à des scènes terriblement burlesques, suscitées par sa singulière manière d'être. Peut-on mettre en parallèle l'échappée du voyage et la liberté de l'écriture?

Oui. Les rails, le train, c'est la structure du livre, ce qui tient les choses en place, mais à l'intérieur tout peut se déployer, et ce tout c'est l'écriture. Quand on est un passager de train on se laisse conduire. J'aime me laisser conduire par les mots, par tout ce qui surgit et que je n'attendais pas, comme quand on voyage, quelqu'un peut vous adresser la parole, vous sourire, et une parole transforme parfois une journée, et un mot change le cours du livre!

Ici encore, le personnage de la femme aimée joue un rôle rédempteur, l'amour l'oblige à se dépasser.

Pas de doutes. Et cela devrait être vrai pour chacun d'entre nous. Quand on voit de quoi beaucoup acceptent de se contenter – une vie terne, sans couleur, pleine de manques à vivre – on espère que l'amour donne des ailes ou des coups de fouet. Et que ces ailes ne soient pas imposées par la tyrannie marchande mais par quelque chose qui parte de soi et qui ne soit nocif pour personne.

Boniface se met à travailler, puis à écrire, comme le souhaite Marie-Rose; l'amour transforme le sévère Prokash en midinette; Marie-Rose réalise la naïveté de son combat, ce qui la rapproche de Boniface. L'amour et la parole sont-ils une voie privilégiée pour s'inventer soi-même, se transformer?

Prokasch vit une vraie rédemption. Nul n'est définitivement condamné à rester celui qu'il est. Je déteste la rigidité, ce qui n'a pas de souplesse, pas de possibilité de transformation. On sait aujourd'hui que le cerveau est plastique. Cela veut dire quoi ? Cela veut dire que rien n'est rigide. Alors certes, amour et art permettent de sortir de soi.

Nota critica

Leggere è il «solo esercizio fisico» concepito da Boniface: di fronte alla stupidità, ha scelto di restare «molto inoperoso e molto anonimo». Fino al giorno in cui s'innamora di Marie-Rose Fassa, ambiziosa e orgogliosa giornalista in crociata contro la mediocrità, ben decisa a fare del suo amante uno scrittore talentuoso e ammirato. Ma perché agitarsi in questo modo, quando la felicità è così vicina? Basta allungarsi sull'erba e sognare... Cher Boniface prende l'andatura di un racconto vivace per avvicinarsi in realtà a soggetti gravi: elogio dell'incontro e del potere di trasformazione dell'amore, satira del mondo politico, mediatico e culturale, interrogazione sulla scrittura e sulla posizione da tenere nei confronti di un mondo desolante... Il tutto con una prosa lucida e scherzosa, perché la lingua celebra tutto quello che sfugge alla regola, al conformismo, alla noia. Gustosa libertà di tono, gioco senza complessi con le allitterazioni: in quest'ottavo romanzo, Michel Layaz sviluppa un universo generoso, dove la denuncia si veste di un po' di follia, e dove alla fine la scrittura appare all'indolente Boniface come un atto selvaggio che si gioca anche nel corpo, come un ulteriore modo di resistere: sovversivo, perché superfluo.

(Anne Pitteloud, «Viceversa Letteratura» n. 4, 2010, traduzione di Yari Bernasconi)