Recensione

di Marion Rosselet

Pubblicato il 11/05/2011

Avec Tout passe, Bernard Comment, traducteur, essayiste et écrivain d’origine jurassienne signe un recueil de récits qui entrent dans un jeu subtil de résonances les uns avec les autres. Il vient d’ailleurs d’être récompensé par le Prix Goncourt de la nouvelle 2011, à l’unanimité du jury. Simples en apparence, ces neuf histoires sont finement construites et composées de nombreuses strates, qui confèrent de la profondeur et de la richesse à l’ensemble. Au détour de l’une d’elles, cette phrase prononcée par un vieillard, au sujet de son argent, fait écho à la démarche de Bernard Comment : « J’aurais pu convertir régulièrement en or, dont la cote a tellement augmenté ces dernières années, mais cela aurait été vulgaire, clinquant, je n’aime pas les tape-à-l’œil du genre des nouveaux voisins. En regard de leurs maisons faussement luxueuses notre propriété a des airs modestes, sobres en tout cas. Ils sont évidemment incapables de voir la différence, ni de déceler la qualité des matériaux, des finitions. »

De ces récits demeurent avant tout dans la mémoire du lecteur quelques figures singulières. Un vieux romancier perfectionniste, sur le point de remettre ses archives à une université américaine, passe ses journées à rédiger de faux brouillons à la main, car « ça les aurait déçus, ils doivent s’attendre à des manuscrits avec plein de ratures, avec des traits rageurs ». Un entraîneur de foot quitte le stade en plein milieu d’un match important, une sonate de Schubert dans la tête, pour aller au zoo observer les fauves en cage. Un homme vivant seul sur un bateau en pleine mer, sans avoir touché le sol depuis trois ans, n’ouvre jamais la fenêtre de sa cabine pour éviter que sa mouche porte-bonheur s’enfuie. Des sensations de froid, des taches rouges, des ciels changeants, le bourdonnement des rumeurs qui circulent et les clameurs d’un stade de foot persistent également au-delà de la lecture.

Les personnages ont en commun d’avoir une partie conséquente de leur vie derrière eux. Un étrange sentiment de mélancolie les frappe, au moment où ils s’extraient de l’éternelle répétition du quotidien, de son « rituel immuable ». Plusieurs rompent brutalement avec leurs habitudes, empruntant pour la première fois les « petites rues de hasard », plutôt que les grands boulevards. Ils sortent des rails et se trouvent confrontés à la question qui sert de fil conducteur au recueil : « Que reste-t-il d’une vie ? Qu’est-ce qui, une fois éliminés les parce que quoique donc en effet néanmoins, reste d’une vie ? De la subtile tessiture d’une vie ? » Une image, dans le ciel d’un bord de mer, semble dessiner le tracé de ces trajectoires humaines : « On ne voyait pas vraiment l’avion, ou parfois la brillance d’un reflet du soleil sur la carlingue, en fin de journée, mais on distinguait très clairement les deux lignes blanches qui se dégageaient de ses ailes, deux lignes parallèles, très fines, qui se transformaient en une ouate subtile et floconneuse, comme une traîne de fumée qui se dispersait petit à petit en grossissant et en s’évaporant, bientôt il n’y aurait plus qu’un résidu discontinu, et puis plus rien, sinon le ciel bleu qui reprenait son plein droit avant l’irruption d’un autre avion et de nouvelles trajectoires blanches. »

Oscillant entre le désir d’avenir, la passion et le calme du détachement, les personnages cherchent le bonheur – ou du moins aimeraient savoir en quoi il consiste : « Il faut peut-être avoir un peu peur pour être heureux. Ou manquer de quelque chose. C’est ça : attendre quelque chose, avec la crainte que ça n’arrive pas. » La pièce manquante d’une vie constitue le moteur pour nous permettre de la poursuivre, elle nous donne une « assurance de vie future ». Quand rien ne fait défaut, la mélancolie s’installe et les personnages se retrouvent hors-jeu. Mais peut-être le bonheur est-il au contraire ce calme provoqué par le retrait et le détachement, ces instants où le passé et le présent flottent dans l’esprit tranquille ? Le vers de Walt Whitman, en exergue de l’ouvrage, peut se lire comme une invite : « Allons ! vers ce qui est sans fin et n’eut pas d’origine ».

Confrontés à l’idée de leur finitude, les personnages refusent pour la plupart de s’inscrire dans une chaîne de transmission, niant tout à la fois leurs origines et leur descendance. Ils cherchent à échapper à la coercition que représente la famille, à l’hypocrisie de l’amour obligé. Un fils refuse l’héritage de son père, un vieillard enterre son argent pour ne pas devoir le transmettre à ses enfants et petits-enfants, plusieurs parents ne ressentent pas d’amour pour leurs enfants – ou du moins pas un amour réparti équitablement – les considérant comme des « héritiers trop sûrs d’eux-mêmes ». Le seul personnage qui n’a pas de préférence entre ses enfants et brûle d’un amour fidèle pour sa femme, ne supporte pas l’idée qu’elle puisse lui survivre et la tue sauvagement.

Les destins se poursuivent pourtant, et douloureusement, dans cet ouvrage, s’entre-chassant les uns les autres, à la manière des notes d’une « fugue ». L’auteur parvient à suggérer les drames, enfermés dans le non-dit, au détour d’une phrase et par des sous-entendus. Il en dessine les contours flous. Leurs silhouettes menaçantes et informes apparaissent comme des taches rouges ici ou là dans les nouvelles. Chaque récit nous fait entrer dans la tête d’un protagoniste. La langue de Bernard Comment reproduit le déploiement de la pensée dans ses logiques associatives et circulaires avec une habileté étonnante. Les pensées s’enchaînent naturellement. Elles s’accrochent tantôt à un souvenir, tantôt à ce qu’il se passe autour des personnages : les lieux qu’ils traversent, l’évolution météorologique. Le dedans, le dehors, le passé et le présent se trouvent ainsi parfois embrassés dans une seule et même phrase. Des rappels incessants d’un récit à l’autre (un lieu, un prénom, un trait de caractère) tracent de solides transversales.

Le recueil, en tant que tel, balance entre un cercle qui se referme sur lui-même et une certaine linéarité temporelle et évolutive. Dans la dernière nouvelle, une jeune fille et un vieillard se retrouvent enfermés dans une bibliothèque de livres numériques. Tout passe se place ainsi dans une temporalité plus vaste, celle des changements technologiques, et laisse la place à la possibilité d’un lien intergénérationnel, hors de la famille. Finalement, c’est chaque personnage qui hésite lui-même entre la volonté de laisser une trace après sa mort ou, au contraire, de tout emporter avec soi, jusqu’à – dans un cas extrême – faire mourir son entourage pour l’empêcher de continuer à vivre. Le sentiment nécessaire de la singularité de sa propre existence semble dépendre simultanément de ce qu’on emporte avec soi et de ce qu’on laisse derrière soi. Bernard Comment cite des vers de Borges qui contiennent cette magnifique tension en eux : « Le temps connut un jour qui ferma les derniers yeux qui virent Jésus-Christ. La bataille de Junin et l’amour d’Hélène moururent avec la mort d’un homme. Qu’est-ce qui mourra avec moi quand je mourrai ? Quelle forme pathétique ou périssable le monde perdra-t-il ? »

Nota critica

Les nouvelles du recueil de Bernard Comment, Tout passe, entrent dans un jeu subtil de résonances. Tout en évoluant de manière indépendante les unes des autres, elles se font écho et esquissent plusieurs trajectoires de vie en parallèle. Les personnages, tous d’un certain âge, considèrent leur propre passé, dont seules quelques images fortes émergent de la répétition. Confrontés à la mort, beaucoup d’entre eux refusent les liens de filiation qui les unissent à leurs parents et à leurs enfants. D’apparence sobre, Tout passe est un ouvrage à la construction très fine, qui tisse des ramifications en profondeur. Il a reçu en 2011 le Prix Goncourt de la Nouvelle. (mr)