Le Dernier Crâne de M. de Sade

Jacques Chessex

Quel est l'homme de 74 ans enfermé dans l'hospice de Charenton, au printemps 1814, qui a commis tant de crimes et semble ne se repentir en rien ? Fuyard, brûlé en effigie, rescapé, embastillé, sodomite. blasphémateur, soupçonné d'inceste, et pourtant encore là, bouillant d'idées et d'ulcères, désireux de poursuivre l'oeuvre de chair. Quel usage Mademoiselle Madeleine Leclerc fait-elle de ses 16 ans, de son corps efflanqué, vicieux ? D'où viennent ces hurlements ou ces soupirs ? A quoi l'isolement contraint-il ces libertins en chambre ? N'aurait-il pas au moins peur de la mort, où " chacune de ses paroles, chacun de ses actes résonne plus fort " ? Cet homme se nomme Donatien-Alphonse de Sade. Il meurt en décembre 1814, sa tombe au cimetière de Charenton sera ouverte en 1818, et son crâne, " ornement lui-même, de magie intense, de hantise sonore ", passe dans les mains du docteur Ramon, le jeune médecin qui le veilla jusqu'à la mort. Relique, vanité, rire jeté à la face de toutes choses, effroi érotique, le crâne de M. de Sade roule d'un siècle à l'autre, incendiant, révélant et occupant le narrateur de ce roman.

(Quatrième de couverture)

Le dernier crâne de M. Chessex

di Pierre Lepori

Pubblicato il 28/01/2010

Le livre posthume de Jacques Chessex a soulevé une nuée de souffre dès ses premiers jours dans les bacs : l'autorité fédérale ayant décidé de le vendre sous scellé, avec l'autocollant qui en réserve la lecture à un public averti voire majeur, la polémique est allée bon train dans la presse suisse et étrangère, permettant au passage une envolée des ventes et des commentaires qui aurait plu au maître disparu. Il n'en fallait pas moins pour lancer les amis critiques à la rescousse du génie bafoué, avec en première ligne le très respectable et puissant Jérôme Garcin, qui tonnait dans les colonnes du « Nouvel Observateur » du 14 janvier: «  Il n'a donc pas suffi qu'un médecin suisse agresse et fasse tomber pour toujours Jacques Chessex, le 9 octobre dernier, il faut déjà que l'ordre moral helvétique crache sur sa tombe et insulte sa mémoire. Mais que les bigots prennent garde : sa littérature le vengera.  »
Pourtant, Chessex voulait choquer, il s'en délectait même, comme le relève l'article que sa disciple Anne-Sylvie Sprenger livrait le 3 janvier au quotidien lausannois « Le Matin » : «  Quand il s'agit de littérature, Jacques a des réactions d'enfant. De sale gosse même, qui s'amuse à choquer son monde. Ce roman ‘baroque et excessif', il le voulait maintenant. Parce que personne ne s'attendait justement à le retrouver aujourd'hui dans ce registre . »
Mais est-ce rendre service à une écriture de qualité et à une œuvre littéraire conséquente que de la lire toujours sous l'emprise de la controverse et à travers l'écran de fumée du « provocatorisme » de l'auteur ? Admettons-le, s'en dépêtrer est une gageure, d'autant plus si l'on considère que la mort du romancier entre étrangement en résonance avec les derniers jours du Marquis de Sade – sujet du livre – écho encore accentué par la réflexion sur la vanité et la mort qui traverse l'ouvrage en filigrane – jusqu'à la très remarquable phrase finale, une citation à la saveur schubertienne tirée d'un poème de Joseph Freiherr von Eichendorff : «  Wie sind wir wandermüde - / ist dies etwa der Tod ?  » («  Comme nous sommes las d'errer ! Serait-ce déjà la mort ?  » selon la traduction chesséenne). Il est pourtant question de littérature, dans Le Dernier c râne de M. de Sade, et d'une confrontation captivante avec l'une de ses grandes figures ; les aspects biographiques ne doivent pas tromper, la noirceur philosophique du Divin Marquis est bien l'enjeu fondamental de cet ouvrage, qui ne se résume pas à un télescopage entre provocation scatologique et civilité calviniste d'une prétendue âme helvétique.
Le narrateur (sur lequel un flou identitaire est maintenu tout au long du récit) campe très vite son décor : nous sommes en 1814, Sade «  est enfermé depuis onze ans à Charenton, dans le Val-de-Marne, à la limite sud-est de Paris, un hospice d'aliénés placé sous la surveillance vétilleuse du ministère de l'Intérieur. M. de Sade est gros, accablé de toutes sortes de maux qu'une vie d'aventure, d'emprisonnement, d'obscénité et d'imagination scandaleuse a accumulés dans son corps vicié, en même temps brûlé dedans et dehors . » Le marquis est proche de la fin. Le creuset de ses ultimes aventures – car il continue de pratiquer tout ce qu'il faut de « suprême indécence et provocation angélique  » tel «  une grenade toujours prête à exploser  » - est son corps, théâtre infernal d'une liberté qui «  jaillit des fosses  », épave christique offerte à la «  sainteté de l'absolu  », au «  dépassement des limites  », à la transgression «  de la Nature et du divin  ». C'est d'ailleurs la gamine putain du vieux vicieux qui établit le parallèle profanateur en lui offrant son étron encore chaud : «  Goûtez, maître. Ceci est mon corps .» Chessex se fait un malin plaisir d'étaler toute la panoplie des actes exécrables joyeusement accomplis par le Marquis en déliquescence, avec parfois des résultats stylistiques à la limite du comique: «  L'anus bée, ourlé comme un bijou fruité, couleur de braise, de framboise des bois, un rouge rosé sur l'ombre où il voudrait inviter  .»
Face au déferlement des descriptions répugnantes – tout à fait justifié dans le propos de Chessex –, on en vient pourtant à se demander si le chemin de croix inversé proposé dans les cent premières pages du livre est à la hauteur de l'immense entreprise sadienne, celle de déboulonner le corps et avec lui le langage de l'emprise d'une tradition à la fois rationnelle et théologique. Et c'est là que le propos de l'auteur suisse s'avère moins pertinent : en insistant sur une opposition binaire qui ferait de son Sade un génie des ténèbres brûlant de son feu sacré les oripeaux de la foi et de la religion catholique, Chessex en fait un personnage à la conversation «  éclairée par les Lumièr es », alors que justement il en déconstruisit en grande partie la tradition. Ce contresens est d'autant plus frappant que Chessex remercie en fin de volume non seulement les figures tutélaires de Georges Bataille et Maurice Blanchot, mais également celle de Roland Barthes qui, dans L'Arbre du crime, rappelait l'impossibilité d'inscrire le Divin Marquis dans le même mouvement anticlérical des Lumières, son projet reniant la pensée de ses contemporains, dans une abolition de la réalité qui «  ne laisserait rien en dehors de la parole  ».
La deuxième partie du roman est donc certainement plus intéressante dans la perspective romanesque et philosophique : une fois Sade enterré, le narrateur suit par bonds historiques successifs les aventures de son crâne, objet du regard des scientifiques et des superstitieux les plus alertes : «  Je ne le savais que trop : un crâne, c'est une Vanité plus ironique, plus tenace, plus nouée sur son os arrondi, ses orbites creuses et le rire de sa mâchoire en ruine, qu'aucun autre objet de désir ou de répulsion, masque ou jouet mensonger (…)  ».
Bien que parfois rocambolesque (l'histoire cocasse d'un assistant médecin qui ingurgite de la poudre du fameux crâne en guise de viagra, pour se retrouver assassin fouetteur de sa femme et «  condamné au bagne où il mourra fou furieux  »), cette deuxième partie est importante pour deux raisons : d'abord pour la séduisante utilisation d'un fétiche «  brouillant la frontière entre l'imaginaire et le réel  », un double de l'objet littéraire qui permet d'«  aller dans le monde parallèle des fantômes et en revenir sûr que je quitte des êtres vrais  ». D'autre part, le style beaucoup plus sec, tout en bonds et raccourcis s'inscrit dans l'œuvre de Chessex avec une nouvelle allure qui aurait pu en rétablir la puissance, mais qui reste, à notre avis, malheureusement en rade.
C'est avec Le vampire de Ropraz – pensé pour une collection naissante de fictions inspirées par des faits divers – que Jacques Chessex avait retrouvé un souffle en passe de s'étioler dans son œuvre. Des romans comme Avant le matin (2006) ou Monsieur(2001) montraient que l'auteur risquait de s'égarer dans ses obsessions – par ailleurs puissantes : la confrontation entre chair et spiritualité, les forces du mal et la hantise du passé –, traversant la frontière qui du baroque assumé mène au ridicule involontaire. Avec une attention plus poussée à la petite histoire, pourtant marquée par les thèmes de toujours, Chessex avait trouvé de quoi relancer son goût pour une dramaturgie romanesque savoureuse, doublée d'un style presque toujours à la hauteur de son ambition.Un juif pour l'exemple (2009) allait encore plus loin : tout comme Le d ernier c râne , le roman était scindé en deux : d'abord une chronique méticuleuse, inspirée des journaux d'époque, effrayante dans sa transparence, pour relater l'immonde assassinat d'un marchant de bétail juif par des nazillons suisses de Payerne (ville de l'enfance de Chessex) ; puis une série de chapitres, courte salve imprécatoire de texture oraculaire avec force citations bibliques, qui transposait les méfaits de l'histoire sur un plan décidément métaphysique. Le livre s'achevait sur une une prière, une imploration d'une teinte peut-être un peu moralisante, censée donner une stature de « juste » à son auteur.
Cette partition est évidente dans le dernier livre, bien qu'avec une structure inversée, marqué par un délitement stylistique volontaire : après la mort du Marquis de Sade, l'histoire file à toute allure dans des chapitres à rebondissements, marqués cependant par une ridicule insistance sur le refrain «  Et le crâne du marquis court  », agrémenté de rimes inutiles. Mais le partage semble ici mal achevé, l'auteur n'arrivant pas à renoncer à sa posture de prophète lorsqu'il développe sa seconde manière : «  Et c'est vrai que je te regretterai, crâne sublime. Mais possède-t-on jamais rien ? Vanité, dit encore ton errance . »
C'est la dernière vanité d'un auteur de grande envergure, capable d'envolées stylistiques remarquables mais pas encore à l'abri de sa propre coquetterie littéraire, d'une certaine facilité même. L'âge de la sagesse – de la fermeté qui lui aurait permis un dernier chef d'œuvre avant de disparaître – n'était pas arrivé pour le romancier Chessex (au contraire du poète), ce qui rend ce Dernier Crâne de M.de Sade inquiétant, certes, mais plus pour ses hurlements que pour sa profondeur littéraire.