Un Juif pour l’exemple

Jacques Chessex

Nous sommes en 1942: l’Europe est à feu et à sang, la Suisse est travaillée de sombres influences. A Payerne, rurale, cossue, ville de charcutiers «confite dans la vanité et le saindoux», le chômage aiguise les rancœurs et la haine ancestrale du juif. Autour d’un «gauleiter» local, le garagiste Fernand Ischi, tout droit sorti d’une opérette rhénane, et d’un pasteur sans paroisse, proche de la légation nazie à Berne, le pasteur Lugrin, s’organise un complot de revanchards au front bas, d’oisifs que fascine la virilité germanique. Ils veulent du sang. Une victime expiatoire. Ce sera Arthur Bloch, marchand de bestiaux. A la suite du Vampire de Ropraz, c’est un autre roman – vrai, splendide d’exactitude et de description, d’atmosphère et de secret, que Jacques Chessex nous donne. Les assassins sont dans la ville.

Recensione

di Brigitte Steudler

Pubblicato il 19/01/2009

Pour évoquer le crime abominable qui s'est produit en avril 1942 dans la région de son enfance, Jacques Chessex commence par dépeindre soigneusement le contexte historique et régional ambiant. En quelques pages seulement, l'écrivain réussit à énoncer les circonstances défavorables ayant assombri le tableau économique de la région de Payerne laquelle, en cette période de guerre, voit plusieurs de ses entreprises fermer, condamnant au chômage une partie non négligeable de sa population.

S'appesantir sur les seules conditions économiques difficiles, Jacques Chessex ne s'y résout pas, à juste titre d'ailleurs, car un autre «mal rôde. Un lourd poison s'insinue.» Relayée par Philippe Lugrin, ancien pasteur de l'Eglise nationale Vaudoise, antisémite virulent d'extrême-droite, la propagande nazie s'infiltre dans les rues obscures de la ville, entraînant dans son sillage de petits paysans ruinés et des ouvriers sans emploi. Attisé par la haine raciale que propagent les discours du théologien hitlérien, un garagiste du lieu, Fernand Ischy, sympathisant notoire du Führer, se voit investi d'une mission: «Sans tarder choisir un Juif bien représentatif, bien coupable de crasseuse juiverie, et le liquider avec éclat.» Des listes de noms préétablies circulant sous le manteau dans la région, le choix est vite fait. Il portera sur Arthur Bloch, un marchand de bétail bernois bien connu des paysans et bouchers de la ville.

Jacques Chessex avance dans son récit avec une maîtrise rarement égalée. Ses descriptions tout en nuances éclairent sous de multiples angles les raisons ayant poussé un groupe de citoyens manipulés par la plus vile des propagandes à commettre un crime atroce. Néanmoins, dans Un Juif pour l'exemple, le ton de l'écrivain est empreint d'une certaine gravité voire d'une certaine mesure. Né à Payerne en 1934, l'auteur n'a que huit ans à l'époque des faits. Comme dans L'économie du ciel, l'un de ses textes les plus beaux et vibrants, paru en 2003, on sent que l'écrivain a été touché au plus profond de son être comme quiconque peut l'être alors que des événements aussi choquants surviennent. En outre, le parallèle ne s'arrête pas là. L'inspecteur Trischi, qui mène l'enquête sur la mort accidentelle d'une femme âgée hébergeant une jeune réfugiée tchèque, n'est autre que le cousin du garagiste Fernand Ischy — que l'auteur avait caché alors sous le pseudonyme facilement reconnaissable de Trischi. Pourquoi? Nous en ignorons les raisons.

Le fait est que, les années passant, l'écrivain réussit au travers de son œuvre à revenir sur des événements fondamentaux dans le développement de son écriture, à l'origine même de son parcours de romancier, comme lui-même s'en expliquait dans un entretien accordé à La Gruyère en 2003. En s'interrogeant très clairement sur les circonstances opaques ayant entouré les vraies raisons du suicide de son père dans L'Economie du ciel, Jacques Chessex s'était rendu compte qu'il lui avait fallu faire sortir de sa plume ce qui avait, de façon aussi forte, conditionné son parcours littéraire. En renouvelant à découvert cette expérience cinq ans plus tard, aurait-il réussi une nouvelle fois à faire ressortir ses plus profonds démons ?

Aux analyses historiques déjà parues sur cet épisode sombre, l'écrivain ajoute un texte très fort du point de vue dramaturgique. Il a en outre le mérite de s'interroger, et nous avec, sur «Qu'est-ce que l'horreur?» allant jusqu'à rappeler l'opinion émise par Vladimir Jankélévitch selon lequel rapporter des propos antisémites peut équivaloir à être accusé de complicité. Alors que les faits historiques sont établis, Jacques Chessex, en qualité de témoin, fait ici œuvre d'écrivain.