Yvan, le bazooka, les dingues et moi

Jean-François Sonnay

Les premières observations du voyageur sont souvent trompeuses, mais elles ne sont jamais complètement fausses. Sebbah avait bien quelque chose d'un village maudit, oublié des autres hommes, mais les autochtones s'en trouvaient fort aise, car ils y étaient libres de trafiquer et de s'entretuer à leur guise. Si la vie à Sebbah avait de quoi vous faire dresser les cheveux sur la tête, la montagne y était infiniment moins menaçante que les humains équipés de pistolets-mitrailleurs ou les maîtres chanteurs à leur tête. Il y avait bien des constructions en cours d'effondrement sur l'éperon rocheux qui dominait la vallée, mais elles dataient des temps modernes et ne ressemblaient en rien à un château médiéval. Ledit éperon était effectivement interdit à la population locale, non en raison des fantômes qui y auraient été enchaînés, mais parce qu'une partie des bâtiments était utilisée par l'armée, qui y tenait une caserne et une prison militaire. Il n'y avait pas non plus de tyran féodal embusqué sur ce nid d'aigle pour terroriser les paysans, mais un directeur de colonie, certes nanti d'une formidable mâchoire et de mains larges comme des battoirs, mais qui devait se révéler nettement plus accommodant que les paysans du coin. Enfin, last but not least, le supposé château devait bien constituer pour Yvan le principal pôle de développement de son action humanitaire, sauf que les derniers bâtiments de la colonie aérée n'abritaient pas de malades mentaux, comme l'avait perfidement écrit le journaliste indien, ni de blondes jeunes vierges comme il le croyait. C'étaient des travailleurs forains plus ou moins âgés, au nombre de soixante-dix en effet, que l'ancienne administration impériale avait invités à y suivre des stages d'ergothérapie sociale.

Entretien avec Jean-François Sonnay

di Janine Massard

Pubblicato il 15/12/2006

Jean-François Sonnay vient de publier chez Bernard Campiche Editeur, un livre tout à fait singulier dans nos lettres: il met en scène de manière désopilante une mission humanitaire qui se rend en République-Centrale, aux confins de l'ancien Empire d'Ouest en Est. La mission a pour mandat d'enquêter sur la colonie aérée No 7 à Sebbah. A la suite de la publication, dans un magazine de Bombay, de photos terrifiantes, les défenseurs des droits de la personne sont alertés et cela justifie l'envoi d'une mission humanitaire.

Vous partez d'une situation pas très éloignée de ce que vous pourriez avoir rencontré, puisque vous êtes souvent envoyé en mission humanitaire, et vous nous racontez l'histoire de Yvan, le bazooka, les dingues et moi sur le ton du roman picaresque tout en prévenant vos lecteurs - qui sont avant tout des lectrices - que «ceci n'est pas un roman». Vous pensez bien qu'avec un tel démarrage, la personne qui vous lit ne cesse de se poser des questions, se demande si ce que vous décrivez est exagéré ou peut-être en deçà de la réalité, surtout que plus on avance plus on a l'impression d'être dans une pièce burlesque digne d'Ubu.

Les liens complexes entre réel et imaginaire, et la confusion qui en découle, m'ont toujours séduit dans la forme romanesque. Cela permet de parler de la réalité tout en prenant quelques libertés, de synthétiser, de résumer, de focaliser l'attention du lecteur, ce qu'on ne peut pas faire honnêtement en suivant le cours «historique» des choses. Dire que ce texte n'est justement pas un roman est un clin d'œil, une sorte de déni, qui me semble important à une époque où le roman est trop souvent perçu comme un simple miroir de la vie de l'auteur. Je suis naturellement forcé de puiser dans mes expériences pour écrire, mais mes histoires ne sont pas le récit de mes expériences. Dans l'histoire d'Yvan, tout est fictif, c'est-à-dire «fabriqué» ou «reconstruit», personnages comme circonstances. Je ne me reconnais pleinement ni dans Yvan ni dans le narrateur qui dit «moi» et, au sens propre, je n'ai jamais vécu une histoire pareille. Cela dit, s'il y a une dimension comique, voire satirique, avec son lot d'incongruités et d'exagérations, c'est pourtant bien de réalité qu'il s'agit, d'une réalité peut-être trop horrible pour qu'on en parle «sérieusement». J'espère que ce décalage, ce manque de sérieux, fera davantage d'effet que le pathos ou les bons sentiments.

Ce qui est très intéressant, c'est la façon dont vous traitez le sujet: il y a une distance entre Yvan, le héros de l'histoire, et le narrateur; cela vous permet de dire les choses avec une drôlerie décapante de sorte qu'on se prend à éclater de rire en lisant des situations insupportables. Face aux pesanteurs de la réalité, était-ce pour vous la seule option?

La seule à ma portée, en tout cas. De nos jours, les médias, les hommes politiques, les soi-disant faiseurs d'opinion, ont un peu trop tendance à mélanger les genres, à confondre émotion et information, raison et sentiment, publicité et analyse, sport et sagesse. Dans le même temps, ils sont d'un conformisme désespérant: pour évoquer un drame, ils n'ont que des mots dramatiques et, pour distraire ou faire envie, ils ne pensent qu'à du joli ou du rigolo. Je crois que les êtres humains ont une intelligence et une sensibilité capables de faire feu de tout bois et qu'ils méritent mieux que ça. D'autre part, je n'ai pas le sentiment que la parole des intellectuels, et singulièrement des écrivains, soit vraiment entendue de nos jours. Faire rire est une façon de surprendre et, je l'espère, de faire réfléchir. Je demeure convaincu que la réalité est souvent bien plus atroce que ce qu'on peut en dire. Le rire donne juste la mesure de l'abîme qui sépare les faits de la pensée.

Une œuvre littéraire se profile par son écriture, et là vous nous surprenez constamment avec toutes sortes de jeux de mots, trouvailles, qui font qu'on déguste le livre comme une gourmandise tout en ayant l'impression que vous avez fait de même en l'écrivant. Et cela continue avec la géographie des lieux: il y a bien sûr l'ancien Empire d'Ouest en Est - qu'il faut traduire par l'ex-URSS; les «confins de l'Empire» correspondent certainement à ces républiques des régions ouralo-altaïques, nous sommes dans les montagnes à Sebbah. Jusque-là, nous pouvons nous repérer. Mais ensuite, vous utilisez toutes sortes d'appellations: les Emirats Unis de Haute-Broye, dans le Cher-et-Chang… Lieux imaginaires bien sûr mais pourquoi ce brouillage des repères? Existe-t-il vraiment une Haute-Broye ou est-ce une allusion aux appellations grotesques mises parfois en place par les Soviétiques?

Je n'ai pas voulu écrire un texte à clé, ou alors ce serait un texte à mille et une clés. Si je me suis en effet bien amusé en le composant, c'est parce que je l'ai truffé d'allusions à quantité de situations ou de personnes différentes et que j'ai mis en parallèle ou en résonance des choses ou des souvenirs qui n'avaient a priori rien de commun. Pour moi, les «confins de l'empire» rappellent davantage l'ancienne Autriche-Hongrie (rappelés à notre mémoire par les guerres de l'ex-Yougoslavie) que l'URSS, où je ne crois pas qu'on ait jamais employé ce terme. Mais chaque lecteur y mettra ce qui lui chaut. De même, il n'est pas besoin de faire des milliers de kilomètres pour aboutir dans un trou perdu et la Haute-Broye est une façon de brouiller les distances; c'est aussi un clin d'œil, puisqu'une journaliste avait un jour parlé de moi (dans un quotidien lausannois) comme d'un «écrivain de la Haute-Broye». Dont acte.

Les choses se terminent mal pour Yvan, le héros de votre histoire: il ne meurt pas, il rentre même à Paris mais il est comme hébété de s'être laissé engluer dans une manipulation digne des meilleurs moments de l'URSS, où la culture du mensonge était une vertu cardinale puisque n'importe quoi pouvait passer pour la vérité. Pensez-vous que toutes ces monstruosités (je pense au général Arkan, militaire grossier, sanguinaire, qui s'est fait construire un château d'un raffinement exquis, digne de ceux de la Loire) naissent forcément dans des pays où des mots comme «valeurs républicaines» ou «respect du citoyen» sont absents des dictionnaires?

Je crains hélas que les manipulations, les sordides calculs politiques ou économiques ne soient pas l'apanage des dictatures. Je trouve notre monde bien hypocrite et l'on n'a jamais détruit autant de concepts et de valeurs que depuis qu'on les emploie à tors et à travers pour vendre de la camelote ou des produits de luxe. Et, dans ce livre, l'économie «folle» joue un rôle bien plus grand que les discours politiques délirants ou les élucubrations juridiques. Il y a aujourd'hui plein de généraux Arkan (prononcer «arcane») et bon nombre d'entre eux ont de somptueuses résidences dans la démocratique Europe. Quant à l'usage pervers de l'image comme d'une espèce de tribunal ou de pilori, c'est une spécialité de nombreuses chaînes de télévision contemporaines. D'un certain point de vue, il est souvent plus facile de reconnaître les mensonges d'un tyran soi-disant démocrate que de déjouer la sournoiserie d'une publicité de voyages car, si tout le monde a tendance à se méfier des discours politiques, personne ne se demande, à la vue d'une plage de sable blanc, combien seront payés les domestiques qui nous mettent le paradis à 400 euros la semaine TTC.