Sophocle et les tristes sires

Jil Silberstein

Revenir en Suisse lorsqu'on vient de partager, un an durant, le quotidien d'Indiens des forêts subarctiques: la disgrâce. Comment affronter cet adieu à des êtres aimés parmi lesquels on a connu la période la plus faste de son existence? "Autant crever!"
À cet instant, surgissant du passé, Sophocle reparaît. Sophocle? Cet oncle vénéré qui, trois décennies plus tôt, sauva une première fois la mise à notre naufragé. Orages de douleurs; lyrisme échevelé; dilemmes saignants... sous l'assaut d'un théâtre excellant à sonder les fondements de l'existence, l'infortuné remonte vite en selle.
"Journal d'une résurrection", Sophocle et les tristes sires – qui mêle fric-frac au Vatican, cavalcade dans Athènes, altercation avec Ulysse, dérobades et fulminations causées par un lapin – promet plus qu'une lecture neuve du Coloniate. Plus qu'un dialogue avec ses thèmes cardinaux trop rarement mis en exergue: nœuds de vipères familiaux, orgueil masculin, force de caractère des femmes, humanité des serviteurs, inconséquence de la foule...
Trempé dans le creuset de notre temps, ce livre d'une originalité totale et qui déjoue maints trompe-l'œil décervelants se veut un joyeux plaidoyer pour la lecture des classiques... ces bons génies en permanence prêts à embraser notre goût d'exister. Ces alliés de l'ombre bien plus vivants que tant de nos contemporains.

Entretien avec Jil Silbertstein

di Karine Frankhauser

Pubblicato il 23/06/2003

Ce journal commence le 11 avril 1996 pour se terminer le 7 février 1997; vous a-t-il fallu prendre un certain recul pour le publier maintenant, compte tenu de la douleur qui s'en dégage?

Un certain recul a en effet été nécessaire, mais non pas par rapport à la douleur: c'était plutôt une grande entreprise de joie, que de remonter en selle avec ces textes qui pour moi sont des merveilles d'émotion, de retourner dans Sophocle qui avait tant compté quand j'étais adolescent. Le temps qu'il m'a fallu était plutôt pour dégager le livre d'une certaine révérence face à quelqu'un que j'admire tant. C'est-à-dire pour acquérir une liberté, pour pouvoir en parler d'une façon peut-être moins solennelle, plus libre et peut-être plus attrayante pour la personne qui lirait ce qui, au départ, prenait l'aspect d'un essai sur Sophocle.

Vous écrivez à la page 30: "M'eût-on, il y a un mois, demandé ce qui, adolescent, m'avait poussé à si souvent rejoindre Antigone ou Ajax, ma réponse eût été: couper au huis-clos familial. Recourir à Sophocle, n'était-ce pas fausser compagnie au minuscule théâtre de ma vie sur lequel, en permanence, évoluaient cinq ou six personnages, toujours les mêmes, prêts à se déchirer et à me mettre en pièces? O douleurs, douleurs, douleurs; carrousel d'horreurs et de désespérances, de violences et de trahisons empestant l'atmosphère! Alors forcer l'obstacle, s'évader par la lecture et par l'esprit. Accoster quelque rive lointaine."… En lisant ce passage, votre rencontre, adolescent, avec Sophocle est claire: les thèmes communs sont la famille, la douleur, la révolte. Mais maintenant, en tant qu'adulte, qu'y a-t-il de nouveau dans ce besoin de lire Sophocle? Son écriture, ou cette lumière dont vous parlez plusieurs fois dans votre livre?

Ce qui est nouveau, c'est ce qui est le plus difficile à cerner: les lectures qui se déroulent à des années de distances les unes des autres, font rebondir toute la personne, j'ai l'impression que la façon dont Sophocle, je le dis, m'a sauvé la vie, lorsqu'à 14-15 ans, c'était en m'ouvrant un monde par rapport à mon petit monde dans lequel je croupissais, entre la détestation de ma mère et l'éloignement de mon père dans un quartier bourgeois, puis mon départ dans un pensionnat pour indiscipline et tout cet univers du milieu du XXe siècle qui m'étouffait. Sophocle a opéré cette grande rupture; mais à ce moment-là ce n'était pas par les thèmes, mais vraiment par la transfiguration de la douleur par la parole. Ce qui peut frapper trente ans après cette lecture, c'est bien cette même façon qu'ont certains auteurs d'ouvrir le monde – comme si, à les lire, le toit du logement dans lequel ont vit s'ouvrait pour nous laisser revoir la lune et les étoiles. Et c'est ce mouvement de dévoilement de la lune, des étoiles, de la douleur, du sacrifice des grandes forces élémentaires, qui sont quelque peu assourdis dans le milieu du travail dans lequel on vit quotidiennement – quand ce dévoilement se fait, que ce soit par Dante, Shakespeare ou Sophocle – si on les aime, parce que si on ne marche pas pour Dante, on a beau le lire 15 fois, ça ne fera rien. Mais avec les auteurs qu'on aime, ceux connus ou même d'autres moins connus, c'est toujours la même fonction centrale: nous remettre nous tout petit en situation dans le flux du monde, dans le flux des émotions, dans le flux des mythes de l'humanité, dans le flux d'une place qu'on recherche qui ne soit pas une place fixe mais une place vraie.

Dans cet extrait que je trouve très important, il y a un paradoxe: vous plongez dans l'univers de Sophocle pour fuir la famille, mais il est clair que vous retrouvez les même drames. Et là j'aimerais comprendre: pourquoi justement Sophocle?

Vous avez absolument raison, mais le paradoxe c'est que je ne le savais pas. C'est-à-dire: lorsque j'ai découvert Sophocle (le lecteur saura une prochaine fois comment ça s'est fait), c'était par Œdipe Roi. Le cadre familial ne m'apparaissait pas. M'apparaissait un homme qui avait été tout et qui n'était plus rien, qui s'était crevé les yeux et qui partait en exil. Naturellement Œdipe c'était moi, mais dans ma petite tête je ne pouvais pas faire le lien avec le fait qu'Œdipe avait tué son père, et ne le savait pas, et qu'il avait couché avec sa mère, et ne le savait pas. Encore que: père-mère, ça a du quelque part scintiller quelques temps dans mon esprit. Mais pas du tout sur le plan conscient, donc c'était la douleur, la douleur proclamée dans un cirque de montagnes, avec un théâtre grec et la mer au loin et plus loin encore des îles, de la pierre, des animaux, des oiseaux qui croassaient. C'était le monde ouvert et moi je ne voyais pas qu'effectivement tout ce monde, un jour, je l'identifierais à une suite ininterrompue de drames familiaux. Je pensais vraiment être en Chine, quelque part ou plus rien de ce que j'avais vécu, plus rien de ce qui m'avait fait souffrir ne pouvait m'atteindre.

Vous décrivez plusieurs figures du théâtre de Sophocle: Antigone bien sûr, et aussi Œdipe, Électre, mais vous donnez une place importante à Ajax, un héros peut-être un peu moins connu…

Pour vous aussi? Ça m'intrigue parce que je n'en avais pas conscience. Ajax, si j'y pense maintenant en vous répondant, est un personnage dont je ne me sens pas très proche. Ce qu'il m'inspire, c'est la tragédie d'un homme qui ne peut pas dépasser une épreuve: celle d'avoir été floué. Il ne peut pas la dépasser parce qu'il ne peut pas en rendre compte d'une façon qui ne soit pas désastreuse vie à vis de son père. Je rappelle l'histoire: à la mort d'Achille, ses armes sont données à Ulysse, alors qu'elles auraient dû échoir à Ajax; donc Ajax veut se venger. Il devient comme ces personnages entiers fous de douleurs, il veut assassiner tout ceux de son camp. La déesse le leurre et il assassine des vaches, ce qui, à son réveil, est la chose la plus grotesque, la plus humiliante, la plus infamante qui soit. Comment pourrait-il oublier ça? Et pourtant il a une femme aimante, des compagnons auprès de lui. Mais la pensée que son père puisse savoir ce qui est arrivé, qu'il puisse revenir sans gloire auprès de son père, le conduit à se suicider.
Donc ce n'est pas que j'admire sa façon d'être, que je l'approuve ni qu'elle m'impressionne outre mesure dans ma propre trajectoire; c'est qu'elle illustre à quel point les héros sont dépendants de leurs pères et à quel point, en réciprocité, les pères attendent des choses inouïes de leurs fils, qui seront à jamais indignes de leurs parents.

Vous décrivez Électre comme une héroïne splendide, mais j'aime votre regard sur Clytemnestre, que je trouve nouveau. Elle est certes cruelle, mais apparaît aussi comme une mère qui veut se venger de la mort atroce de sa fille Iphigénie. Dès lors, la relation entre Électre et Clytemnestre paraît dans votre livre plus complexe, plus subtile…

C'est un éloge que je ne crois pas mériter, car je pense en avoir fait "une grosse méchante". Simplement je discute de la situation de Clytemnestre. On a un affrontement entre une mère et une fille et il reste effectivement un aspect problématique. Clytemnestre était une mère déchirée par la mort d'une de ses filles, sacrifiée par son mari afin que les armées puissent arriver à Troie. Elle s'invente une vengeance en prenant un amant, Egiste, pendant l'absence de son mari. C'est effectivement une situation humaine sur laquelle on peut débattre. Mais je ne suis pas certain d'en avoir fait un personnage plus clément; parce qu'en outre elle fait tuer son mari par son amant.

Dans son dernier livre, Milan Kundera parle du retour au pays après un exil. Vous c'est le contraire: l'exil est dans votre pays…

Il y a une chose piquante: ce livre, avant de s'appeler Sophocle ou les tristes sires, s'est appelé "Sophocle en exil". Ça voulait dire: où que l'on parte, on a Sophocle dans sa poche et on n'est pas perdu. Sur le moment, le retour en Suisse après la vie que j'avais menée aux États-Unis ou chez les Indiens du Québec ne m'apparaissait pas comme une continuité féconde – même si finalement ce retour en Suisse, qui est un peu dramatisé pour les besoins du livre, se passe plutôt bien. Il y a des étapes, des avancées: mes séjours chez les Innus, en Amazonie, maintenant en Sibérie; la Suisse n'est donc pas un bunker où je suis condamné à travailler. C'est une vie pleine. Donc je suis très heureux d'être là où je suis aujourd'hui – et je ne pourrais pas en dire autant de tous les lieux, et y compris de la France, d'où je viens.

Il y a aussi la forme actuelle de cet hommage à Sophocle (car c'est bien de cela qu'il s'agissait au départ), qui est une victoire sur la forme de l'essai traditionnel. Pour rendre cet hommage à cet écrivain que je vénère et pour prendre pied dans son théâtre, j'ai écrit et récrit le livre, jusqu'à lui donner au fil des mois cette forme plus fantaisiste et pour moi plus porteuse. Donc il est possible que j'accentue ma douleur de revenir en Suisse; je crois que c'était assez vrai, je n'étais pas très content, mais cette douleur a toute sa part pour mettre en valeur la vedette, qui n'est pas l'âne qui figure sur la couverture, ni les poules, mais Sophocle.

Propos recueillis par Karine Fankhauser

Rassegna stampa (selezione)

Sophocle considéré comme le sauveur de la suissitude
En 1996, Jil Silberstein revenait en Suisse après avoir partagé un an durant le quotidien des Indiens des forêts subarctiques. Effondrement moral, ennui, limite dépressif. Après la sauvagerie et la magie, le carcan d'un pays propret. Mais au lieu de se morfondre dans la critique aigre d'une Suisse où ses détracteurs finissent toujours par revenir, Jil Silberstein a pris des chemins de traverse. En passant par une passion d'adolescent: le théâtre antique de Sophocle. Une véritable thérapie poudrée de poussière grecque permettant à l'intellectuel atteint de vague à l'âme de se penser parmi les nœuds de vipères familiaux, l'orgueil, le pouvoir féminin, l'inconséquence du peuple, le temps, l'illusion dionysiaque. [...] (Jacques Sterchi, La Liberté)

De retour à Zurich d'un long séjour dans le Grand-Nord canadien, Jil Silberstein se retrouve un peu désemparé et s'en remet alors à l'écriture pour se tirer de ce "creux". Reprenant un dialogue de jeunesse avec Sophocle, il alterne les notations personnelles sur la vie qui va et sa relecture du grand tragique grec, chez lequel le frappe la récurrence des thèmes familiaux. On sent chez lui une blessure profonde, notamment liée à la carence paternelle, qui donne à son approche de l'auteur antique, puis de la Grèce revisitée, un écho vibrant. Passionnant et émouvant! (Karine Frankhauser, 24 heures)

Cet essai sur le poète tragique grec emprunte la forme de la chronique, dans un tour et un ton très personnels. Le 11 avril 1996, rentrant d'une année de séjour chez les Indiens du Québec-Labrador, l'auteur se replonge avec enthousiasme, pour échapper au naufrage, dans l'œuvre de Sophocle, qui lui a déjà sauvé la vie à l'adolescence. Relisant une à une les sept pièces que l'on connaît de lui (sur les 123 qu'il aurait écrites), Jil Silberstein redonne vie à la figure du dramaturge et au rituel collectif de terreur partagée qu'affrontent ses créatures. Il en pointe quelques thèmes récurrents: les fatals liens du sang ("famille: l'inéluctable et vénéneuse affaire"), l'orgueil bravache des héros, l'amour et le courage des héroïnes, la fidélité des serviteurs, le sadisme des dieux; et il s'attarde sur certains personnages: le miséricordieux devin Tirésias, l'obstinée Antigone, le "charognard fort en gueule" qu'est pour lui Ulysse le fourbe. Tonique. (Isabelle Martin, Le Temps, 03.05.2003)