Recensione

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 11/04/2011

Les personnages de Matthias Zschokke sont des désillusionnés sans révolte. Ils s'adaptent en surface et leur seul héroïsme est d'affronter quotidiennement la solitude existentielle. Si le naufrage leur est épargné, c'est qu'ils sont portés par l'écriture aérienne de leur auteur. Les lecteurs, quant à eux, sont plongés dans une douce torpeur mélancolique, où scintillent des perles d'esprit, de cette malice propre à l'écrivain alémanique.

Après Maurice à la poule (2009), roman qui a valu à Matthias Zschokke le Prix Femina étranger, Patricia Zurcher traduit un recueil de proses nomades visitant une série de grandes villes – Amman , Berlin, Budapest, Genève, Neuchâtel, New York, Zurich – et aussi de bien plus modestes et plus inattendues. Le pérégrin se rend ainsi d'emblée à Grenchen (Granges) sous le prétexte que « quiconque passe des chemins de fer fédéraux allemands aux chemins de fer fédéraux suisses doit savoir une chose : où qu'il projette de se rendre, il est sûr et certain que Grenchen se tiendra à l'affût sur son chemin et se jettera devant la locomotive, sous la forme de Grenchen Nord ou de Grenchen Sud, pour l'obliger à s'arrêter. Afin de ne plus souffrir à l'avenir de ce retardement inutile, j'ai opté pour une thérapie de confrontation (appelée aussi flooding). » On le voit, l'écrivain ne s'est pas départi de son ton pince-sans-rire. Il n'essaie pas de trouver le soi-disant génie des lieux, mais d'y être vraiment présent.
« Je pense que le bonheur réside dans la capacité à vivre le moment qu'il soit intéressant ou non. Quand j'observe vraiment ce que font les moineaux, je les trouve merveilleux et drôles. Si on arrivait toujours à regarder de cette manière, la vie serait belle », confiait l'auteur dans un entretien publié sur Le Culturactif Suisse.
Matthias Zschokke ne fait donc pas dans le tape à l'œil ou l'extraordinaire. Il semble même mettre ici un point d'honneur à se concentrer sur des choses triviales, les chambres d'hôtel et surtout la nourriture – la répétition aiguise l'attention, les détails deviennent révélateurs. A elles seules, les descriptions des petits-déjeuners constituent un délicieux inventaire à la Georges Perec.
Manger apaise la faim, mais pas l'esprit féroce du voyageur, qui se montre particulièrement mordant dans le domaine gastronomique. Selon lui, la pâtisserie allemande « remplit le devoir d'être grande et sucrée » ; en Alsace, les restaurants sont « plutôt mauvais » et la palme du médiocre revient à Berlin puisque, « pour des raisons inexplicables, les restaurateurs berlinois haïssent leurs clients et font tout pour les faire décamper ».
Berlin où, il faut le dire, l'auteur vit depuis une trentaine d'années, et où il revient de l'ailleurs avec l'impression d'être de nouveau « passablement pareil ».

On est, dans Circulations, loin du voyage qui lave et purifie, comme pouvait par exemple le vivre Nicolas Bouvier. Ainsi, les frustrations et l'absence de changements notables sont le lot de notre homme qui dit avoir « développé une tendance à l'individualisme doctrinaire » et qui éprouve « la souffrance qui en résulte ». En somme « là où les autres vont (ce que les autres lisent, font, portent), on n'y va pas (on ne le lit, on ne le fait, on ne le porte pas) ».
A New York pourtant, l'auteur alémanique se « gave d'impressions touristiques ». « Je ne me rappelle pas avoir une seule fois dans ma vie traversé mes journées à une allure pareille ». La crainte de rater l'essentiel a éclipsé celle d'être un suiveur, et l'écrivain se mue en marathonien trottant de must en must, « comme un mouton ». La Grande Pomme est sans conteste la ville de ce périple qui l'accapare le plus, et qui vaut au récit ses passages les plus fiévreux et rythmés.

Malgré sa construction en multiples séquences , passant de lieu en lieu et revenant au même endroit, ce texte est subtilement tenu et structuré. Travail d'écriture que Matthias Zschokke évoque en soulignant « l'incroyable discipline » requise par son métier, avec cette ironie caustique qui est la sienne, et qu'il applique le plus souvent à lui-même. Et si Circulations s'apparente parfois à une parodie de guide de voyage, l'écrivain y laisse aussi – et heureusement – circuler sa pensée dans le registre émotionnel et intime. Au demeurant, Matthias Zschokke poursuit ici une réflexion existentielle, sur la forme à donner à sa propre vie, et sur la mise en forme de cette vie par l'écriture.