Comme un cuivre qui résonne [Wir fliegen]

Peter Stamm

Une vieille fille rêve de scènes d'amour torrides avec son voisin du dessus. La Heidi de notre enfance revisitée avec humour. Un jeune prêtre attend désespérément un signe du Ciel et découvre… la paternité. Captés dans leur instantanéité et leur infinie solitude, les personnages de Peter Stamm illuminent ce nouveau recueil de douze nouvelles où, parmi une majorité d'anonymes, on croise aussi Camille Corot. L'écriture est si dépouillée, si simple qu'elle en devient magique. On n'est ni heureux ni malheureux chez Peter Stamm. On est.

Recensione

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 19/01/2009

Après avoir écrit un premier roman post-moderne faussement réaliste (Agnès, 2000), Peter Stamm a privilégié l'écriture du désarroi aux (dé)constructions et expérimentations littéraires. Son art de dire le silencieux naufrage du quotidien et de suggérer tant en si peu de mots ont été très vite remarqués. Le froid habite ses textes depuis le début, recouvrant l'héroïne Agnès, s'affichant dès le titre de Verglas (2001). Froid du dehors, éventuellement du décor urbain, mais surtout des rapports humains. L'Alémanique autopsie cette solitude existentielle fondamentale qu'on préfère souvent oublier dans l'action, le divertissement. Il circonscrit la fragilité, montre la force, l'énergie – souvent insoupçonnée, latente – qui habite chacun. Il y a cinq ans l'écrivain disait réfléchir au reproche qu'on lui avait fait de ne pas «prendre un risque assez grand». Il se demandait si c'était vrai tout en ayant l'impression qu'il ne pouvait pas vraiment changer son écriture, liée à sa personnalité. «Elle est un visage, pas un masque. Elle évolue avec moi».

Dans l'inoubliable, Paysages aléatoires (2002) , une jeune femme se voyait «sortir de sa vie, comme on sort d'une maison». Le héros de Un jour comme celui-ci (2007) parvenait également à décrocher sa destinée de ses fils aléatoires: un funeste présage (on lui a décelé une tache au poumon) le poussait hors de lui et de chez lui. Le spectre de la mort l'arrachait paradoxalement à l'immobilité, métaphore de la mort. Cette même menace sous-tend «Le résultat», une des douze nouvelles du nouveau recueil Comme un cuivre qui résonne. Cependant, dans ce cas-ci, la «peur panique» du verdict médical anesthésie le protagoniste, qui n'avait jamais eu de grandes envies, «il avait juste espéré que rien ne bouge. Mais peut-être était-ce justement trop demander au destin».

Les hommes et femmes de ces récits traversent une zone de turbulence, et quand ils cherchent à inverser un sort à priori peu favorable, l'essai n'est pas facile à transformer. Ainsi, Heidi quitte des parents frustes et taiseux pour suivre les cours à l'Académie des beaux-arts de Vienne, et revient quelques mois plus tard portant dans son ventre un enfant, mais la tête toujours aussi pleine de croquis. Cette nouvelle (Les trois sœurs), comme les autres, n'est pas dénuée de malice. Si l'humour était déjà présent dans les livres précédents, il devient ici grinçant dans le néanmoins beau récit Enfants de Dieu. On y suit un prêtre, désespérément à l'affût de signes du Ciel, qui découvre la paternité en accueillant une femme certaine d'être enceinte de Dieu: «seulement voilà, c'était une fille», à la naissance.

«L'ironie m'éloigne de mes personnages, et je veux rester proche d'eux», notait Peter Stamm en 2004 tout en précisant qu'il la réservait au théâtre et à la radio. Ainsi, a-t-il depuis lors pris le risque d'inviter ce rire dont il se méfiait. Bien que l'ironie ne brise pas le halo de scintillante mélancolie entourant ses héros, elle crée effectivement une distance, où peut se glisser un grain de critique et se deviner de l'incompréhension. Une façon d'agrandir le périmètre d'écriture? Reste qu'à nouveau ses textes agissent comme des détonateurs, des révélateurs. Ils peuvent provoquer des chocs comparables à ceux qu'éprouvent les protagonistes, des séismes intérieurs, imperceptibles du dehors, des agitations de particules, des déplacements de certitudes.

Tel un corps qui n'assimilerait d'un aliment que les vitamines dont il a besoin, on accorde surtout de l'importance à ce qui nous nourrit en lisant, laissant sur le bord de la page divers éléments, auxquels d'autres seront attentifs. Anne Lambrecht, spécialiste en études germaniques de l'Université de Lille, a consacré un article aux odeurs chez l'écrivain: La symbolique des odeurs dans le recueil Verglas de Peter Stamm. La chercheuse note que l'univers du romancier est le plus souvent insipide, les odeurs apparaissant «comme une ponctuation», s'intensifiant parfois dans un texte précis. Le parfum dominant restant celui d'une «réelle solitude». Dans Comme un cuivre qui résonne, le sens olfactif n'est effectivement pas beaucoup sollicité, et lorsqu'il l'est, les odeurs soulignent la disharmonie du climat émotionnel, relationnel: celle du camphre dans le récit «Corps étranger», où un spéléologue terrorisé par les grottes revit son angoisse du trou noir en essayant d'atteindre le Nirvana avec une femme; «légère odeur de chlore» dans «Le résultat»; «goût amer» dans la bouche d'une veille fille entre deux âges qui s'offre une aventure avec un jeune homme, en palliant les défauts de la réalité par le fantasme («L'attente»). Il émane des hommes et femmes de ces histoires un mal être inexpliqué (inexplicable?). Peter Stamm les oberve hors du brouhaha psychologique ou mondain, dans leur vulnérabilité, avec une empathie sèche et un sourire de moins en moins discret.