Lamioche [Daskind]

Mariella Mehr

N'a pas de nom, Lamioche. On l'appelle Lamioche. Ou Ptitgamin, bien que ce soit une fille. Quand Les femmes du village en ont envie, on l'appelle Ptitgamin ou Mistonnet, avec tendresse. Et Ptitepunaise quand Lamioche a des exigences, ou SaLegamine, Ptitegarce, Ptitpoison. N'a pas de nom, Lamioche. N'a pas le droit de s'appeler, car dès lors, aucune des femmes du village qui en aurait envie ne pourrait appeler Lamioche, Ptitgamin ou Ptitpoison, avec tendresse ou avidité. Ou Salegamine, Garcedevreni, Rosasalope. Bien sûr, on pourrait le dire, mais ça demande trop d'efforts, c'est trop compliqué de se souvenir du nom d'un enfant. Donc: Lamioche...

Le malheur de Lamioche

di Jean-Bernard Vuillème

Pubblicato il 09/10/2001

C'est presque un soulagement, à la fin, quand Lamioche ajuste le sacristain avec sa fronde et que l'odieux bonhomme s'effondre, le visage en sang. Soulagement bien relatif, car on passerait son temps à rendre le mal pour le mal dans l'univers étriqué, cruel et mesquin de la Marque, quelque part en Suisse sous l'ombre de la croix.

C'est l'histoire d'une enfant abandonnée qu'un couple stérile ramène un jour au village. De bien braves gens, en vérité, Mariella Mehr ne met en scène que des braves gens dans ce roman irrespirable intitulé Lamioche (Prix Schiller 1995), sauf qu'elle dévoile tous les dessous de ce "village qui tolérait n'importe quelle immoralité pourvu que la façade semble propre". Résumons. Lamioche est une enfant sauvage et butée, repliée sur elle-même, traumatisée par l'abandon. Résolument muette. Il lui faudrait un peu d'amour, au moins un gramme, le minimum vital indispensable à toute créature. Or elle ne trouve chez son père adoptif que coups et blessures. Lui, d'abord, Kari Kenel, qui soigne sa nostalgie d'une vie manquée à grands coups de ceinturon sur la chair tendre de Lamioche qu'il arrose simultanément de ses larmes. Cet homme, qu'un rien de courage pousserait du côté de la bonté, cultive avec passion des roses qui ressemblent à ses rêves massacrés.

Le Toujoursvert ensuite, frustre et cruel locataire qui viole l'enfant sans risque d'être dérangé. Et la grise Mme Kenel, épouse modèle enveloppée de tristesse dans ses gestes répétitifs et devenue sourde à tout appel, aveugle par soumission et résignation. Et le village enfin, le village entier muré dans ses certitudes superstitieuses, ses lâchetés quotidiennes et ses peurs ataviques.

Aucun salut possible pour Lamioche bientôt considérée à la ronde comme possédée par le Malin et livrée à une odieuse cérémonie d'exorcisme. Mariella Mehr semble tenir tous les bien-pensants de la Marque pour autant de malfaisants et c'est le côté terrible, irrespirable de ce roman où ne s'ouvre pas la moindre lucarne, le moindre interstice par lequel entrerait un peu d'air et d'espoir. L'espoir? Cadenassé. Aucune issue. Pas un personnage propre à nuancer l'enfer, même le fin mot de l'histoire (que nous taisons à dessein) n'y change rien. Ils souffrent tous de renoncement, de désillusion, tous sont malheureux, mais le malheur pas un instant ouvre leurs regards desséchés. Et c'est aussi le procès d'un catholicisme si oppresseur qu'il ouvre les portes de la licence secrète et de la débauche clandestine aux dépens du plus faible, l'enfant, livré corps et âme aux abjections des bien-pensants. Frappée d'un tel désamour, cible privilégiée de la haine dissimulée derrière les prières, Lamioche n'a d'autre survie possible que le recours à sa propre violence, à ses propres vengeances, et voilà énoncé de la manière la plus crue le drame du monde toujours recommencé. La seule issue, c'est la loi du talion.

Ce roman a trouvé une traductrice inspirée avec Monique Laederach, qui rend dans un français inventif les expressions toutes faites de la bonne conscience agissante et oppressante. Agrémenté d'illustrations de Stefano Ricci, ce livre de belle facture souffre hélas d'une ligne kilométrique (près de cent signes!) juste bonne à l'inconfort de la lecture.