Main tendue poing fermé

Gaston Cherpillod

Quatre-vingts ans pour vingt ouvrages édités! Gaston Cherpillod a su conserver la fougue du pamphlétaire pour livrer à ses lecteurs une manière de «testament», même si l'homme n'est nullement résigné et toujours aussi indocile. Ces «tableautins» confirment le talent incomparable de ce styliste de génie, qui s'exprime pleinement dans les textes ramassés.

(Présentation du livre, éditions L'Âge d'Homme)

Entretien avec Gaston Cherpillod

di Brigitte Steudler

Pubblicato il 01/02/2006

Votre dernier livre Main tendue poing fermé se compose de dix-sept tableautins aux titres aussi évocateurs que Travail de nuit, Mise à la retraite, Visitation, Le Compétiteur, Prêté rendu… Dans un de ceux-ci, Clercs de notables, vous nous surprenez en déclarant à mots couverts avoir pensé pouvoir vous guérir rapidement d'un sentiment douloureux par la seule expression du verbe. Vous écrivez «A mes débuts, je ne croyais pas fournir un effort aussi prolongé, en avoir pour des décennies de labeur: en cinq, six années, me disais-je, j'aurais évacué par l'ascèse du langage un regret, quelque remords qui jusque là m'avaient entravé.» En 2006, après plusieurs décennies ponctuées presque tous les deux ou trois ans par un écrit de votre cru, pouvez-vous nous en dire plus?

J'ai commencé par où les autres finissent, l'autobiographie. Je croyais avant d'accoucher de ce qu'il faut tenir pour une psychanalyse par soi-même du sujet, que je me contenterais de pondre trois plaquettes. Sartre qui se répandit en plus de livres que je n'en ai donné témoignait à l'origine de la même modestie : la fortune avait d'autres vues sur le bonhomme. Il y a, paraît-il, à enfanter, de la joie, mais la parturiente peut être d'un avis contraire; l'écrivain se déchire les entrailles, sa tâche jouissive l'éreinte.

Poursuivant dans ce registre, vous nous informez en divers endroits, que la nuit vous rêvez fréquemment que vous écrivez. Quelle explication donnez-vous à cette réalité surprenante pour quelqu'un qui pensait n'écrire que quelques années ou, plus généralement, quelle place l'écriture occupe-t-elle présentement dans votre vie?

Malraux situe parmi les métiers délirants la profusion d'arrangeur de phrases; je contresigne ce diagnostic. S'accointer d'un double, s'offrir en hostie à l'imaginaire est sans pardon: le choix se mue en addiction. On se perd quelquefois dans ce jumelage, on y trouve aussi son salut, précaire, j'en conviens: nul ne l'a jamais gagnée, la partie. Je persiste néanmoins: la réalité, pingre, me retire une à une chaque chose.

Concernant vos écrits et le regard critique que vous leur portez, nous lisons dans Presse libre: «Dès le premier livre que je reconnais comme mien, puisque je désavoue ce qui précéda mon acquisition d'un style composite où s'entrechoquent l'argot du quartier ouvrier et l'élégant langage, par allégeance à ma dualité, j'ai proclamé mon aversion pour le règne marchand, la simagrée démocratique, la singerie électorale et ses parlottes: je ne le corrige, mon tir.» En tant que seule personne autorisée à parler de ce qui vous anime en matière d'écriture, pouvez-vous, pour les lecteurs par moment totalement ébahis et séduits que nous sommes, décrire ce qui a imposé cette coupure à vos yeux capitale? Qu'est-ce qui motive un tel désaveu de votre part aujourd'hui, et plus prosaïquement, à partir de quels livres reconnaissez-vous vos écrits comme étant vôtres?

Comme les âmes les plus ardentes de mon siècle, je crus que, touché de la grâce historique, le bipède s'hominisait, devenu communiste, sous la conduite du tsar omniscient. Quand je revins de mon erreur - il n'y a que les morts qui ne se trompent jamais, et ils ne sont pas tous au cimetière…- hélas, j'avais mis en vers mes convictions, et ça, c'était grave. Je commis, avec la grille d'un néophyte en marxisme, une analyse du grand poète Ramuz, ce réac, que je regrette aussi, car, outre l'idéologie qui a mal vieilli, j'en récuse l'écriture, moins celle d'un auteur original que d'un thésard. Le Chêne Brûlé inaugure donc la série de mes livres reconnus, le premier des ours dont, s'ils me plaisent modérément, l'un ou l'autre, j'admets néanmoins que j'en suis le père.

A plusieurs reprises, dans ce livre dont j'aimerais beaucoup personnellement que soient reproduits des extraits à l'intention des jeunes de notre pays, tant ils irradient de virulence, de poésie et d'expressivité, vous faites état de vos relations avec les destinataires potentiels de vos récits: étrangement, bien que donnant l'image d'une personne à qui l'avis des autres importe peu, vous insistez moult fois sur le peu d'audience que vous supposez recueillir… «…je suis un poète failli, avouons-le. Si toujours je m'attelle à l'œuvre non commandée dont m'importe assez peu le destinataire, puisque le public préfère à ma rêche parole celle de minaudiers au langage lisse, marchands de caresses qu'il aime mieux que le dire vrai, c'est que je sécrète pour mon usage intime l'écriture comme une drogue sans danger patent.» Ne pensez-vous pas répéter ce sentiment top souvent pour qu'en définitive l'on vous croie complètement sur parole?

Mon audience est faible, que je le doive au style baroque, ornemental, répulsif, incommodant pour les lecteurs avides de textes jetés lus, ou à mes charges contre l'inhumain. Je ne récrimine pas ni n'envie le laurier qui couronne les fronts soumis: j'assimile aux catins ceux qui font de la retape littéraire, vendent leur âme comme les carcassières leur peau, encore que celles-ci courent davantage que l'homme ou la femme de lettres le risque de la vie. J'aime mieux un bouquet de fleurs que le baquet d'ordures, sinon il me faudrait soigner, je souhaite être aimé, pas plus maso que la majorité de mes foutus semblables. Né de petites gens, sorti d'un milieu où la vanité suscitait les sarcasmes, je ne mérite, allez, rien: la chance m'a gâté.

Précédant les dernières pages intitulées Entre nous Dieu, dans, Encore une mandale, vous vous adressez à Dieu après avoir évoqué avec une totale sérénité une fin que vous envisagez possiblement proche «Je touche à la vieillesse extrême, anticipe dans ma méditation la fuite de mon corps harcelé…» puis «Couché, certains soirs, je me serre la main, me dis au revoir, sinon le mot recouvrant son sens originel, adieu, si avant le jour le Seigneur me rappelait à Lui; orthographe que je maintins jalousement, quoique vieillie, majuscule romaine, en sus.» Oublié le ton rebelle, évanouies les altercations, n'est-ce pas là un formidable pied de nez à tous ceux que vous indisposeriez? En conclusion, pouvez-vous évoquer pour nous vos liens particuliers avec cette présence divine que vous interpellez si directement et si simplement?

Dieu, pauvre mot, d'abord, à cause du genre masculin limitatif, cadeau d'un grammairien lévite, comme je voudrais accorder à l'Ineffable un nom qui distinguât l'Etre suprême de ses créatures ! la divinité telle que la conçoit l'anthropomorphisme des religions de la Bible ne recueille pas mon adhésion: huguenot sur les bords, rigide à ma façon, en morale, je fais un drôle de paroissien, gnostique plutôt que chrétien, sinon panthéiste. Voilà qui n'améliore guère l'image qu'ils se figurent de l'étrange sire, l'écrivain, les contractants à l'assurance vie éternelle! Que je sois anéanti, chair, esprit, ne me rend anxieux: si je tiens à Dieu, c'est que je l'imagine avant tout comme le garant du sens universel.

Rassegna stampa (selezione)

[…] Ce n'est pas un manifeste politique: la main se tend pour accueillir les bonnes choses que la vie réserve encore. Si le poing se lève, c'est pour protester contre les attentats perpétrés à l'encontre du français: l'horrible anglo-américain ou la féminisation à outrance qui appelle à manifester pour les "sans-papières". La langue de Cherpillod, elle, n'a pas changé: elle semble toujours directement traduite du latin, avec ses imparfaits du subjonctif et sa syntaxe qu'il faut détortiller pour en trouver le fin mot. "Le latin, c'est bien la seule langue étrangère que je saurais encore parler", prétend-il. À peine si le lexique s'est simplifié: l'écrivain n'a plus besoin de prouver qu'il a bien, "issu du peuple", assimilé les leçons de l'alma mater. En revanche – et c'en est bien une –, il aime toujours croiser les niveaux de langage, mêler argot et langue savante. […] Depuis son autobiographie, Le Chêne brûlé, en 1969, Gaston Cherpillod a publié des romans, des poèmes, des récits, un essai sur Vallès, fidèlement à L'Âge d'Homme. Les "tableautins" de Main tendue poing fermé devaient former le dernier livre. "Mais je ne peux pas m'empêcher d'écrire", dit l'auteur, penaud. Plus de fiction, toutefois, mais des "choses vues" du monde animal et végétal, des histoires de tous les jours. Cherpillod lit enfin, en version intégrale, Le Capital de "saint Karl", qui a mis l'homme à la place de Dieu". Lui-même, "panthéiste à coloration huguenote", se dit en bons termes avec ce Dieu qu'il reconnaît par souci de cohérence philosophique: il faut bien qu'il y ait une intentionnalité. Ce qui ne l'empêche pas d'admirer Sade, seul athée radical, champion de la liberté totale. (Isabelle Rüf, Le Temps, 03.11.2005)

Aujourd'hui octogénaire, Cherpillod revient avec des "tableautins" en forme d'autofictions. Un seul fil conducteur, celui de la pêche. Vieil "anar" des lettres, le Vaudois se crispe sur un grand baroque verbal mélangeant imparfaits du subjonctif et mots du terroir. Il exige de la sorte une attention d'autant plus soutenue que le contenu se révèle très dense. (ed, Tribune de Genève, 31.10.2005)

[…] À l'écrivain trop peu reconnu nous devons, pour mémoire, de beaux récits ancrés dans sa vie (Le Chêne brûlé, Le Gour noir, Le Collier de Schanz) et l'ensemble d'une sorte de chronique kaléidoscopique ou les émois et déboires de l'amant, les combats du citoyen engagé et les flâneries de l'homme des eaux et forêts cohabitent dans une tapisserie chatoyante. Main tendue poing fermé, le titre de son dernier livre, résume la posture à la fois généreuse et irréductible de cet ennemi juré des "forces du mal", aujourd'hui incarnées selon lui par le "totalitarisme de l'économie", mais qui reste, plus fondamentalement, un franc-tireur lyrique au verbe vif et combien ardent. (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 24.10.2005)