Le Masseur aveugle

Catalin Dorian Florescu

Une entêtante odeur d'ail. C'est cela que Teodor retrouve en franchissant la frontière de la Roumanie. Le pays qu'il a quitté adolescent, dans les années 80, et dont il n'a jamais pu se détacher malgré sa brillante réussite en Suisse. Durant sa jeunesse, il sillonnait la campagne pour enregistrer les paysans et leurs histoires étranges remplies de démons, de diables et de vampires. Mais rien ne reste de sa collection de bandes magnétiques, qu'il a abandonnée au moment de sa fuite. Comme il a dû abandonner Valeria, sa petite amie. Sur le chemin de son passé, il trouve un monde toujours dominé par la superstition et le mensonge, où chacun essaie de se faufiler dans l'ouverture de l'Europe comme le diable se glisse sur terre par la dernière fente de lumière avant la nuit. À l'exception des habitants d'une petite ville thermale perdue dans les collines, qui semblent vivre à l'écart de cette frénésie de réussite. Leur occupation? Lire à voix haute les trente mille livres collectés par un masseur aveugle...

Recensione

di Francesco Biamonte

Pubblicato il 24/02/2009

C'est une histoire pleine d'histoires. Où les personnages ont leur histoire. Où le narrateur raconte son histoire, et aussi l'histoire des autres, si on la lui a racontée. Le roman retrace un retour en Roumanie, pays d'histoires. Certains recherchent les histoires, ils en ont besoin. Le masseur qui donne son titre au livre en a même un besoin vital.

Teodor est roumain. Il est arrivé en Suisse adolescent avec sa famille en fuite, laissant derrière lui une histoire d'amour, et de nombreuses cassettes audio, sur lesquelles il a enregistré, entre enfance et ethnographie, des histoires folkloriques racontées par des paysans: histoires de diables, de vampires. Travailleur et intelligent, il s'est hissé en Suisse jusqu'à des postes très bien rémunérés dans le marketing. On l'imagine approcher les quarante ans, toucher au milieu du chemin de sa vie, comme dit Dante, et lui aussi en proie à un sentiment d'égarement et de vide. Sur un coup de tête, il part, dans sa belle voiture et son beau costume, pour la Roumanie, qu'il a quittée si violemment. La mort est présente dès le début de son voyage, elle est au bord de la route, là où des croix ou des fleurs rappellent des accidents mortels, et lui-même la défie, en fermant les yeux au volant de sa voiture. C'est là que nous le trouvons à la première page du livre, dans sa voiture, sur la route: il vient d'entrer en Roumanie, vingt ans après.

Le récit bigarré de Catalin Dorian Florescu conduit son protagoniste et narrateur de villes en campagnes, dans une errance désordonnée et aléatoire comme le pays qu'il nous présente, déstructuré par l'économie de marché, rongé par la corruption. Les malfaiteurs, les proxénètes brutaux, les traîtres et les traîtresses que l'on croise, le texte ne les juge pas: c'est un monde instable, qui change de manière désarticulée. Il faut avant tout y survivre, et le narrateur ne donne de leçons à personne. Même quand on le frappe, quand on le vole; même quand ceux qui le trompent sont des gens aimés. Cette société Roumaine est à la fois d'une grande violence, et plus humaine dans son intensité même que la Suisse que Teodor a quittée. La Suisse où son père est mort trop vite pour cueillir le fruit de sa fuite; où sa mère musicienne a renoncé pour toujours à son instrument. On ne peut certes pas dire que Teodor trouve le bonheur en Roumanie; mais on comprend assez vite qu'il ne rentrera pas.

Echoué dans la petite ville thermale de Moneasa, Teodor y rencontre Ion Palatinus, un masseur aveugle. Le masseur charge une quantité de monde d'enregistrer des livres sur des cassettes audio, qu'il écoute ensuite entouré de quelques amis, où qu'il classe. Le personnage du masseur a quelque chose de tyrannique. Il a pris un ascendant inexplicable sur la population de la ville, qu'il contraint à lire pour lui. Moneasa prend des couleurs surréelles, par la présence partout de ces lecteurs, directeurs d'usine contraints de lire Marx, maires véreux contraints de lire Hegel. Contraints et consentants. Teodor trouve sa place dans ce monde, commence à y vendre des livres pour Ion. Avec qui il se brouille, se réconcilie. Dont il commence à porter les vêtements. Jusqu'au dénouement, franchement inattendu.

Touffu, comme rapiécé parfois, vivant, flottant dans une curieuse indétermination temporelle, Le Masseur aveugle dégage une forte atmosphère existentielle : la vie y apparaît comme un mélange imprévisible de circonstances et d'histoires, de bric et de broc parfois, ou nul ne peut réellement trouver sa place, mais où chacun peut se contenter de la sienne; où la quête du bonheur n'est pas à l'ordre du jour, ni celle de la vérité, mais où l'intensité d'être au monde peut suffire; où la souffrance, très présente, n'est pas un problème. D'intensité inégale, les passages et les épisodes se succèdent, avec une force d'évocation parfois remarquable, mais toujours comme déracinés, déconnectés des personnages qui les vivent. En même temps, le texte cherche souvent la formule, l'image condensée à la fin d'un paragraphe, d'un épisode, presque avec volontarisme, sans la trouver vraiment – effet même du foisonnement général, peut-être, qui ne se laisse pas dompter par une belle formule, par un aphorisme, par une image. Bien des éléments dans le récit semblent se vouloir métaphoriques (comme le nom même du masseur, qui évoque Johannes Palatinus l'inventeur du caractère dit «palatino»; ou la profession de Teodor, qui vend des portes de sécurité) et restent étrangement prosaïques, comme par devers eux. La langue même est curieuse, à la fois directe et insaisissable, du moins dans la traduction française de Nicole Casanova, par instants littérale à la limite de la rupture, et en même temps châtiée – peut-être aussi une langue d'exilé?