Nénuphars

Pierre Yves Lador

Le nénuphar surgit d'un rhizome épais et ramifié, enfoui dans la vase, son pétiole traverse la mare pour s'étaler à la surface en feuilles cordées et coriaces aux fleurs éclatantes avant de retourner à la poussière humide.

La terre, baignée d'océans, irriguée de fleuves, l'Helvétie, couverte de forêts et de jardins au bord de rivières et de lacs et cinq hommes dont le CID aurait pu dire: Le flux les apporta, le reflux les remporte" qui content quelques images, parfois prénatales, intra-utérines de leur vie entre l'Inn et l'Orbe, charriées dans leur corps et ceux de leurs compagnes.

Ces figures apparaissent comme des lichens sur le rocher, des nuages dans le ciel ou des nénuphars du fond de la mare. Elles émanent de la mer ou de la Venoge, de bandes dessinées, d'une dépression, d'un jardin, d'un fragment de levain, toutes d'une matrice et cherchent à y retourner peut-être comme l'âme en peine dans sa tombe. Ce sont donc aussi des disparitions. Elles sont élémentaires et essentiellement hydriques, EHG, électrohydrogrammes.

Que savons-nous des flux originels, des moeurs, des peurs et des désirs des foetus, des souvenirs des embryons? La vie commence-t-elle avant la naissance?

Entretien avec Pierre Yves Lador

di Janine Massard

Pubblicato il 16/06/2006

Pourriez-vous, Pierre Yves Lador, tenter de nous expliquer de quoi est faite cette écriture qui vous est propre: comment en êtes-vous arrivé à ce développement tout à fait singulier?

Je pousse toujours plus loin quelques principes, mais en fonction même de l'un de ces principes, l'équilibre, je me retiens. Et c'est ce double mouvement de l'écriture, laisser aller et ralentir que l'on retrouve ici. Ainsi de la digression qui se greffe sur un mot et croyez bien que j'en supprime de nombreuses, puis sur un mot de cette dernière, une nouvelle encore, pour enfin finir d'enchâsser le tout en terminant la phrase initiale par le verbe parfois, ce n'est ni tout à fait latin, ni allemand, même si ça peut y faire penser. Les ajustements, les corrections, les nuances viennent de ce qu'il n'y a plus de vérité aujourd'hui acceptable. Ma vérité est faite de ces nuancements infinis, tonnerres silencieux et essentiels oxymores.

Si j'aime ma terre, je suis un exilé, ce qui n'est pas grave, un solitaire, ce qui est essentiel à la création, tenu à l'écart des medias pour écrire une langue singulière qui renverse ou incorpore les clichés, en regardant le monde sous un angle différent. Nos contemporains ne se préoccupent plus que d'économie. L'économie de mes livres, c'est l'acceptation du réel, l'histoire, la géographie, les médecines, les religions, l'art, la qualité, les gens, le trivial, les détails, le rêve, la symbolique, l'inutile et la pataphysique, ce qui passe facilement pour un refus du réel. L'entassement aléatoire, la revisitation vivifiante des strates, d'où les mots gaulois, latins, grecs, vaudois, argotiques, parfois patois, alémaniques avec un refus actuel et non dogmatique des invasions anglo-saxonnes parce qu'elles ont liées au toutaléconomie, (comme il y a le toutalégout), au snobisme et à l'arrogance du bottin mondain ou publicitaire.

Surtout la juxtaposition de ces citations, de ces réverbérations de toutes les littératures, des strates de langage, imparfaits du subjonctif et onomatopets, cela a déjà existé partout, de la littérature chinoise à la littérature espagnole, et cela revient, mais il y a de fortes résistances, en moi déjà et ailleurs. Je cherche à convoquer dans mon texte toute la richesse symbolique des images pour qu'elle étiole, en moi au moins, ce monopole économique, sans illusion, comme un guerrier qui se veut impeccable, sachant que son temps passera, qui s'exerce tous les jours parce que c'est son destin.

De la bande dessinée, à part le dessin, j'ai retenu la possibilité de travailler sur différents niveaux de lecture et de favoriser autant le lecteur pressé que celui qui ne craint pas de relire. Je trouve cela plus difficile dans le roman, et aujourd'hui, mais je m'y efforce. Il y a une lecture poétique, onirique qui répond à une écriture poétique, onirique, qui ne devrait pas empêcher une lecture ordinaire, mais je ne suis pas sûr d'y être arrivé.

A une époque qui est en train de privilégier les écritures simples, où l'édition se «met à l'écoute de la poubelle» (terme cueilli sur le blog de Jean-Louis Kuffer), vous prenez le risque dans le premier récit de quarante pages, qui pourrait être un petit roman, et là on pense à Charles-Albert Cingria et à ses délirantes «Autobiographies de Brunon Pomposo», vous prenez le risque dis-je, de le faire pivoter sur deux axes, représentés par deux mots, anadyomène et catadyomène. Ne craignez-vous pas de laisser d'emblée votre lecteur au bord du chemin ou est-ce une volonté de votre part?

D'abord je dirai que l'Occident a inventé l'ordure, donc la poubelle, donc le culte d'icelle. Avant et ailleurs il y avait un cycle continu entre le désir, la conquête, l'usage, le rejet et le recyclage. Cette dernière partie initiait un nouveau cycle pour un autre organisme... Je ne la rejette point, cette poubelle, car tout le réel m'interpelle, même la bêtise... Mais je considère mon oeuvre comme un lieu spiralé où les pôles opposés, les couples antagoniques, les tensions s'exercent, s'expriment afin d'engendrer une harmonie, un équilibre au moins et de rappeler à l'Occident que l'équilibre est la figure fondamentale de l'humanisme. A travers des formes telles que, ici, le surgissement ou l'engloutissement et le tourbillon généré par ces deux figures. Mes livres sont généralement construits sur des couples, passage/barrage dans Lune de nielle, solide/fragile dans Solide obsidienne et anadyomène/catadyomène ou jardin/urbanisation dans certains récits de Nénuphars. Je sens comme Breton ou les Chinois que les contraires s'équilibrent et je les mets en scène, cherche le point, le lieu, le rythme, la musique de l'équilibre, c'est une écriture d'énergie, de mouvement, ce qui peut dérouter. Il y a dans mon écriture du binaire charnu et orienté, enrichi d'harmoniques, parfois des groupes ternaires pour alterner, comme dans une éclipse où l'ombre chasse la lumière et puis la lumière l'ombre avant que la nuit reprenne son empire avec l'obscure clarté qui tombe des étoiles...

Ma prose est poétique, mais prosaïque en ce qu'elle déploie, voire explicite la métaphore basique parfois jusqu'à l'aplatissement ou l'émiettement, desquels surgit par sporulation, à n'importe quel stade, une nouvelle image, comme l'évolution des espèces par exemple qui reprend sans cesse des formes, les déforme ou les habille différemment.

Je ne veux pas bercer la lectrice par une encre «amabile», et si je ne crains pas les caresses, j'use plutôt du choc sous toutes ses formes, provocation, ironie, scepticisme et croyance par exemple. Prendre les choses à l'envers, dire ce qu'on ne dit pas ou quand on ne le dit pas ou dans le contexte dans lequel on croit qu'il faudrait éviter de l'écrire. Je souhaite des lecteurs, mais je tiens à cette transmission du vocabulaire par exemple, des mots d'avant, à les ancrer par l'écriture, les écrits ne restent pas tous, mais les mots s'envolent, il faut les rattraper, les expliciter, leur faire rendre leur jus, leur énergie, cela ne les tue pas mais les fait vivre. Des mots de toutes les sciences et les techniques. L'origine, l'évolution des mots nous enseignent, un mot est un passage et je suis un passeur. Je ne fais pas de manuel scolaire car je crois à la méthode par immersion, à l'intégration de la fiction et de l'essai. J'essaie de simplifier pour communiquer, mais sans renoncer à déployer les images et leurs nuances. Ecrire sur une ligne pour rendre un univers infini, c'est encore plus difficile que dans la bande dessinée.

L'eau, l'humidité de la femme, les odeurs, les pilosités tels sont les thèmes que vous abordez dans ce livre dans une écriture qui s'inscrit dans les prolongements du corps. Si l'humour est décapant, on sent une mélancolie aussi. La lectrice ou le lecteur referme le livre sur cette constatation: «Le rêve est trop précieux pour le garder sous son oreiller. Il faut le dessiner sur le ventre de la terre, souvent hors de portée, ou d'une femme, tant qu'il y aura des femmes…» Par ailleurs, on trouve sous votre plume le mot «oniroculteur». Vous aimez aussi parcourir les chemins de montagne. Alors, Pierre Yves Lador, rêveur mélancolique sur les sentiers alpins ou écrivain libéré de toutes contraintes?

Les contraintes, c'est ce dont je tente de me libérer. Je ressens celles de la génétique, celles du corps et de ses limites, celles de l'éducation et celles de la société. La création, l'écriture est une voie de la libération. Et je ne crois qu'à cette liberté, celle qui est forgée et qui en se forgeant se renforce. Si j'ai toujours écrit, dès l'âge de quinze ans, il me semble que c'est depuis deux ans et demi que j'écris vingt heures par semaine, que je sens ce flot curieux et furieux qui râpe, racle et érode les barrières citées plus haut, arrachant au passage des blocs, des débris, des nappes de charriage entières parfois qui seront refondues dans le feu et recristallisées sur le papier pour devenir musique.

Le rêve est une méthode efficace, l'observation, l'intuition, l'image et son exploration, que ce soit à la montagne ou au supermarché, tout cela est repris dans une difficile description verbale et des interprétations contradictoires. Il y a une jubilation à chevaucher et à se laisser emporter par cette force innommable que chacun a en lui sans doute et qui ronge son frein si on ne la laisse pas galoper, tout en la ramenant sur la feuille de papier. Suis-je mélancolique? Il est certain que je ne peux écrire de textes sans ce mélange d'humours divers et de bile noire, d'instants de désespoir et souvent de rage.

Aussi le mouvement de l'écriture épouse toujours plus le mouvement du corps (ou de l'âme). Je ne crois pas que l'on puisse séparer les deux en écrivant, pas d'érotisme sans esprit ni sans corps. Le corps exhibé dans le monde est instrumentalisé, je cherche à le restaurer, le restituer dans le mouvement de l'écriture avec ses hésitations, ses fureurs aussi, avec la distance qui impose le rire. La phrase comme tous les événements peu durer indifféremment longtemps, elle finit toujours par s'arrêter. Parfois elle compte trois mots. Elle porte presque toujours le rire noir, la blessure rouge et sa réparation lumineuse. L'humidité aujourd'hui, demain le feu peut-être. L'élémentaire comme brique de l'univers.

Et peu m'importe au fond que l'on se greffe des poils, qu'on s'épile ou qu'on reste comme on est, en revanche flairer et suivre les traces des matrices qui orientent ces choix, les mettre en lumière, dépouiller le texte ou le remplumer, décrire les mécanismes, les vivre, les écrire, rapprocher les extrêmes, tels le koala en peluche et la Vénus de Milo, ou fendre les points communs, refuser la xyloglossie autant que possible, oui. Subjectivisme, forcément, mais ancré dans le réel et critique, car comment déboucher sur l'universel si ce n'est en écrivant à partir des mouvements de son corps-esprit?