Banana spleen

Joseph Incardona

À Genève, derrière la façade des hôtels luxueux, André Pastrella mène une vie plutôt chaotique, plus proche des boîtes de strip-tease que des cartes postales du lac Léman. Son quotidien est partagé entre un boulot de professeur suppléant et des affaires louches que lui propose son copain Pablo, le brocanteur chilien. Et puis, il y a Gina, la fille avec laquelle il vit. Deux pas en avant, trois de côté, l'équilibre est fragile. Dans les boutiques de souvenirs, tout près des guides touristiques, on trouve aussi ces boules magiques que l'on secoue, la neige tombe et, tout à coup, le paysage n'est plus le même.

Recensione

di Francesco Biamonte

Pubblicato il 16/05/2006

C'est dans les pulsions mâles mâtinées de la vivacité d'esprit et de la sensibilité d'un même protagoniste, André Pastrella, que Joseph Incardona puise la matière de ses deux premiers roman: après Le cul entre deux chaises (2002), Banana spleen vient de paraître aux Editions Delphine Montalant, qui fait moins référence dans son titre à un dessert qu'à un phallus sur pattes paumé et au bord de la casse. Puisant ses références dans le film noir, le roman noir, la littérature américaine du XXème siècle (explicitement citée à travers Fante, Kerouac, James Lee Burke, Bukowsky, …), le roman commence pourtant plutôt gaiment, avec un goût pour la blague rapide, la métaphore inattendue et outrancière qui rappellent fortement San Antonio. Frédéric Dard revient aussi à l'esprit du lecteur par le ressort du sexe, évoqué à chaque coin de page par une écriture tout en punch, très rythmée et divertissante. Avec des nuances importantes toutefois: l'esprit hyper-français de «Sana» ne se retrouve pas chez Incardona, plutôt adepte d'une sorte de rock'n'roll attitude d'arrière-garde sur le plan historique (le livre a de ce point de vue un caractère post-moderne, avec des citations non seulement littéraires mais aussi musicales très nombreuses, allant des Clash à Vasco Rossi), symptomatique aussi d'une génération orpheline du rock (Pastrella est né en 1969), mais dont la dimension émotive et pulsionnelle est intemporelle. En outre, le propos s'avère grave et plein d'humanité, même si une pudeur toute virile retient tant Pastrella qu'Incardona de jouer d'emblée cartes sur table les dimensions existentielles de leurs pensées et l'amour qui les habite. André Pastrella et Joseph Incardona partagent d'ailleurs suffisamment de points communs pour rapprocher un peu Banana Spleen de l'autofiction: prénom français et nom de famille italien, même année de naissance, calvitie, fumeurs, genevois - une Genève interlope intéressante, inhabituelle et très reconnaissable - même passion pour l'écriture - on y reviendra - et usage de la première personne: Pastrella est le narrateur.)

Cette dimension «sérieuse» qui ne s'avoue pas émerge peu à peu, à partir de l'événement tragique qui brise l'équilibre instable de Pastrella: la mort accidentelle de sa compagne Gina, avec qui le protagoniste vit une relation précieuse. L'amour ne s'est pas installé de soi, mais «ça a fini par prendre», un amour en forme d'amitié plutôt virile (décidément…) combinée à une forte attraction physique partagée. Les traits d'esprit et les mauvaises blagues se révèlent peu à peu comme les masques, pour ne pas dire les cache-misère, d'une sensibilité écorchée. C'est bel et bien une forte empathie qui l'emporte, tant de la part de Pastrella que du lecteur, en dépit du caractère pénible de ce dernier, de sa puérilité, de sa rage parfois agressive, voire violente. Impossible, à mon sens, de juger ou de condamner Pastrella, ou quiconque dans cette histoire. Pastrella est en outre buveur, et arrive en cours de roman au «point de stagnation» avec l'aide de l'alcool. Il synthétise en une phrase: «L'avantage avec la picole, c'est qu'elle donne l'impression d'une possible dérive, une régénérescence du même et dans l'identique.» Pour le problème du sexe, très central, c'est «une chose plus compliquée . Du matin au soir, on bataillait, soit pour se l'approprier, soit pour ne pas y penser.» Ou ailleurs: «En guise de métaphore sexuelle, je suis entré dans un peep-show. Le sexe était le point de chute quand le reste marquait le pas, y compris le sexe lui-même.»

Tout marque le pas en effet, à partir de la mort de Gina, qui détruit la fragile stabilité de Pastrella: chômage, brève crise religieuse avec achat de statue en plâtre de Saint Antoine et d'un caveau familial à la clef (30'000 francs suisses pour le caveau, finalement revendu à des gitans à prix cassé), puis retour à la sexualité vénale, à l'alcool. Les personnages secondaires blessés commencent à affluer, ou à se révéler comme tels, des enfants meurtris, devenus parfois des adultes plus ou moins remis en selle (plutôt moins). Le stage de réinsertion professionnelle auquel Pastrella est soumis, loin de la caricature facile qu'on attend au contour, révèle certes les limites de toute technocratie et l'humanité bancale de certains services dits sociaux, mais il fonctionne en définitive bel et bien comme la plate-forme sur laquelle Pastrella rebondira et se «réinsérera socialement», encore que par des voies imprévues: le désir sexuel irrépressible, encore lui, que lui inspire l'animatrice du stage, une «winner» seulement en apparence, le conduit dans une nouvelle histoire. Une histoire dure, jusque dans les domaines de la maltraitance et du vice, mais que Pastrella, dont la vitalité ne s'épuise jamais, a la force de faire évoluer jusqu'à ce qui apparaît comme une porte de sortie - la fin est ouverte, marquée par un rayon de soleil matinal et un sourire. Pour en arriver là, pour retrouver une sortie, il faudra un sacrifice, il faudra que le sang coule: on reste dans l'univers des pulsions archaïques. Ce ne sera pas le sang du Christ, oublié depuis longtemps par Pastrella, mais celui d'un chien de combat lancé contre lui par un dur qui lui ordonne «Tue, tue», et dont le bond est brisé par une balle inattendue.

Un autre fil, une autre colonne vertébrale semble permettre à la vie chaotique du protagoniste de s'articuler malgré tout et de trouver une direction, voire un sens: c'est l'écriture, pour laquelle Pastrella se sait un talent, et à laquelle il ne renonce jamais. Le roman est émaillé de brèves incursions dans la fantaisie fictionnelle du narrateur, de brefs contacts avec ses personnages et ses trames, parfois développements métaphoriques de lui-même, parfois révélateurs de sa propre empathie pour les écorchés, ou même plus généralement pour les gens, plus fragiles qu'il ne le croyait d'abord. Qui plus est, ces nouvelles de Pastrella ressemblent à s'y méprendre à celles d'Incardona, et donnent ainsi au roman un ancrage troublant et attachant à la réalité. Les réflexions de Pastrella sur l'écriture permettent aussi à Incardona de défendre sa propre esthétique. Loin du roman de gare qu'il feint parfois d'être, Banana Spleen est un livre généreux et fraternel, qui touche par sa franchise.

Rassegna stampa (selezione)

Banana Spleen, second roman de Joseph Incardona, est une succession de moments délicieusement déjantés, proche de l'univers de John Fante. L'auteur possède un sens de la mise en scène et un humour décapant. Il pose un regard sans concessions sur la pléthore de personnages en dérive qui peuplent le livre. (Alexandra Morardet, ARTE TV)

Chacun peurt se retrouver dans ce roman à entrées multiples pour en saisir peut-être le fil conducteur: la difficulté de la vie et du rapport aux autres, ou comment vivre avec sin chagrin lorsqu'il devient insupportable. (Nadine Dumas, L'Humanité, 13.04.2006)