Pieds-de-biche

Cesare Mongodi

C’est par effraction que ce premier recueil nous fait entrer dans le monde de Cesare Mongodi. Les mots que l’auteur considère en poésie comme autant de «pieds-de-biche» forcent les verrous de la conscience, et ils nous livrent «la matière première / de la tension vitale / qui pousse en avant». Une telle ouverture ne se réalise pas dans la facilité ou dans l’immédiateté, mais elle se gagne de haute lutte, avec quelques saccages et brutalités parfois, pour produire un état des lieux conforme aux mouvements souterrains. Cette poésie vise une connaissance de soi par les limites, par les épreuves, aussi simples que quotidiennes, car le bout de l’horizon s’explore dans les moindres gestes.
 

(Présentation du livre, éditions Samizdat)

Recensione

di Francesco Biamonte

Pubblicato il 30/03/2010

Né en 1963, Cesare Mongodi en est à son premier recueil, mais certainement pas à ses débuts. Sa langue est solide et personnelle, et son propos est profond. «Cela commence toujours comme ça. Quelque chose se craquelle, se lézarde dans la poitrine.» Dès la première ligne, le thème principal est donné. Pieds-de-biche porte en son centre un mouvement existentiel et physique: la pulsion, le séisme, le jaillissement qui, naissant au fond du corps comme un corps étranger, secoue l'être tout entier, l'ouvre, le brise, le fracasse parfois. Mais qu'il faut laisser naître et se répandre: avant tout sans doute parce que l'on n'a simplement pas la force de le contenir indéfiniment mais peut-être aussi par nécessité éthique, par une sincérité sans laquelle la vie ne vaut d'être vécue, ou s'avère insupportable.

«Pression qui cherche le simple en toi. Et tu sais qu'un livre, une autre cigarette, le frigo ou alors, ce qui reste à faire, suffirait […] à ralentir le rythme de ces fuites de ton sang. Mais c'est le courage de t'y laisser couler qui fera jaillir son silence épais de fourrure de bête. De cet écartement subtil de ton centre soudainement alors des images comme pour te rendre l'équilibre perdu […]» Cette fissuration intérieure est ainsi à la fois le moteur de l'écriture et son sujet. C'est peut-être la vis poetica elle-même qui cherche à sortir, à faire sauter les strates d'existence quotidienne qui la recouvrent; mais plus sûrement, le poème est un corollaire, une conséquence secondaire, périphérique, d'autre chose, que le poème, que le recueil s'emploie à dire en cherchant à son tour des voies propres, parce que cela n'a pas de nom.

Non que le choix de laisser monter ce flux soit facile: ce qui va se jouer est redoutable, parce que l'on n'a aucune garantie d'en revenir: «Mais la mer mugit encore / on le sent / on le sait /et ce qui maintient à la surface / est […] / la peur peut-être / d'avoir depuis trop longtemps / déjà / égaré le chemin». Ce chemin égaré est peut-être bien une aliénation originelle, subie dans la construction de la personnalité. Mais sa force réside dans le déploiement d'images inédites, inscrites dans un rythme prenant, qui lui servent à nommer, à évoquer, à partager l'expérience violente d'ici et maintenant. Plus d'un indice dans le livre suggère d'ailleurs une influence de la Gestalt-thérapie ou d'approches apparentées sur le travail poétique de Cesare Mongodi. L'expérience, on l'a dit, part ici du corps. Le corps est central en ce qu'il est le fondement de l'être, mais aussi dans le langage lui-même: les métaphores, singulières et transparentes, reposent sur le vocabulaire du corps – humain le plus souvent, animal parfois: les mains, le sang, les lèvres, la tuméfaction, l'os, les ailes, le pelage, les griffes, jouent un rôle constant.

Le poète disant la souffrance de son âme présente certes une filiation avec la tradition romantique. Mais le «je» lyrique de Mongodi ne se présente en rien ni comme un élu ni comme un maudit. Il est un homme ordinaire, un père de famille, un époux, un collègue, un ami. Et ses relations quotidiennes à la fois ordinaires et bouleversantes avec les autres deviennent le sujet de nombreux poèmes tristes ou consolateurs, zébrés de peurs ou habités par une fatigue apaisante: «Copains», «Mecs» «Enfants», «Une femme», tels sont quelques-uns de ces poèmes. Le couple y prend une place particulière. Cesare Mongodi évoque l'intimité avec une franchise et une singularité qui placent le texte à la limite de l'impudeur, de façon remarquable. Le couple, le lit conjugal, sont lieux de souffrance et de consolation à la fois, mais les bienfaits de l'amour – «ce lieu clair que vous aviez réussi à bâtir entre vous» – l'emportent. Alors que le recueil semblait destiné à tourner en rond, à se heurter obsessionnellement aux mêmes cycles de douleur, le livre prend une inflexion lumineuse dans ses dernières pages, «maintenant / que la tempête tu l'as acceptée / que ce qui s'est ouvert pour / la laisser passer / s'emplit d'une feu fier / d'exister». Le dernier poème, magnifique, est pacifié au point de prendre une dimension mystique. Mais son titre, «Intervalles», laisse entendre qu'il n'est pas une fin.