Dits du Gisant

Jacques Perrin

Jasper, alpiniste de l'extrême, a le projet d'écrire un livre sur la fin de Jim Morrison et l'époque qui l'a précédé. Celle de la naissance du rock. Un brutal accident de montagne le cloue sur un lit d'hôpital. Interrompu, ce récit cède la place, à un journal que jasper tient durant ces mois d'absence. Brisé, privé de tout mouvement, ce dernier aborde d'étranges rivages, peuplés d'une multitude de signes, de rencontres, de recommencements. On y croise un chat énigmatique, féru de physique quantique; des voyageurs; des errants, amis de hasard et de toujours. Certains ont déjà franchi la frontière invisible. D'autres, que l'on croyait perdus, reviennent nous hanter. Serait-ce cela écrire? Tisser ce lien fragile entre les morts et les vivants; jeter des passerelles légères au-dessus du vide? Dans ce récit qui mêle philosophie et visions poétiques, Jacques Perrin nous emmène dans un voyage intérieur aux confins de la survie.

(Présentation du livre, éditions de l'Aire)

Recensione

di Brigitte Steudler

Pubblicato il 21/01/2010

Victime d'une chute lors de l'ascension de l'Aiguille du Pèlerin, dans le massif des Grandes Jorasses, Jacques Perrin, ancien enseignant de littérature et de philosophie devenu dégustateur et négociant en vins relate dans Dits du Gisant le combat mené pour survivre à ses multiples fractures. Tantôt rédigé à la troisième personne du singulier, tantôt sous la forme du je, ou alors s'exprimant sous le nom de Jasper (double fictionnel de l'auteur), ce texte, que Jacques Perrin annonce comme appartenant au genre de l'autofiction, alterne récits – entrecoupés de digressions philosophiques et littéraires – et feuillets d'un journal tenu de février à juin 2006.

Doté d'un mental redoutable perceptible à la détermination dont le narrateur fait preuve dès sa prise en charge par les secours, Jacques Perrin n'a de cesse de garder son esprit éveillé. Après avoir déroulé séquence après séquence le film de son accident – l'origine du projet, les préparatifs, les conditions et le début de l'escalade, «Et soudain le vol, ce hasard qui surgit là, au milieu, à travers lequel rien ne se conjugue. Infini de la chute. Quand on tombe, on ne cesse jamais de tomber. Cela n'a ni commencement ni fin» – Jasper se ressaisit rapidement, et se concentre sur le long chemin qui reste à parcourir pour survivre aux vingt-six fractures qui ont mis certaines parties de son corps en miettes. De son réveil aux urgences émergent des épisodes de son passé lui rappelant son enfance, sa jeunesse marquée par sa passion pour le rock (Jim Morrison, The Animals, les Troggs, les Beatles...), et surtout d'inoubliables instants passés entre amis à déguster de grands crus...

Ces moments forts sont livrés tels quels, sans qu'un ordre très rigoureux les régisse. L'auteur intègre de rapides changements formels sans que cela ne perturbe grandement la lecture, à l'image du chaos physique et émotionnel qu'endure Jacques Perrin : l'usage du «je» peut faire suite à «il» ou à «Jasper». Les visites de ses proches et celles du personnel soignant donnent régulièrement lieu à des développements. Dans cet univers que le narrateur compare à la vie sur un paquebot, il y a des endroits plus sacrés que d'autres, tel ces «sanctuaires où officient chirurgiens, anesthésistes et infirmiers [...]; dans le jargon du paquebot, on nomme cet endroit le bloc: demain, vous serez conduit  au bloc à huit heures! [...] Commence alors une course échevelée le long des coursives du paquebot. Le lit guidé par un dieu fou – le transporteur – dont la démarche chaloupée de cormoran épuisé contraste avec son adresse, réelle ou supposée: le nombre d'obstacles à franchir, de portes battantes, d'encombrements divers défie en effet presque l'entendement!». La cavalcade «s'achevant toujours par cette affirmation qui n'affirme rien, le désigne comme l'élu de la réalité chirurgicale: – Patient à l'entrée du bloc

Puis survient le jour où l'immobilité et la perte du goût lui semble tellement insurmontables que Jacques Perrin convoque à son chevet ceux qu'il appelle des «passagers clandestins du paquebot». Ils ont pour nom Zénon, Chrysippe, Cléanthe, Epictète, Marc-Aurèle, Sénèque et sont vite rejoints par Nietzsche, Deleuze, Derrida ou Cioran. En faisant appel à ses connaissances philosophiques qu'il revisite de l'intérieur, Jasper dévoile très certainement une part du secret qui a permis à Jacques Perrin de tenir physiquement et moralement la distance (près de cinq mois d'hospitalisation avant de pouvoir remarcher). A ces maîtres s'ajouteront également d'autres figures tutélaires, telles  celles de Rimbaud, Chappaz ou Walser.

Confronté à la nécessité de nombreux soins – à propos desquels l'auteur émet de pertinentes remarques, notamment sur la façon dont le corps médical s'adresse aux patients – le protagoniste puise une énergie incommensurable dans les préceptes enseignés par les stoïciens et l'évocation d'Arthur Rimbaud. Autant que dans l'évocation de souvenirs entourant la dégustation de crus exceptionnels. Et c'est bien là que réside tout l'intérêt des Dits du Gisant. Les forces de l'esprit se mélangeant à la puissance charnelle des saveurs et senteurs terrestres  font de la lecture de ce texte un moment particulièrement percutant et salutaire, magnifié par les qualités indéniables d'une très belle écriture.