L’Invisible

Pascal Janovjak

Un avocat de trente-cinq ans travaille au Luxembourg pour un gros cabinet. Salaire mirobolant. Pas d'amours. Pas d'amis. Une femme de ménage... qu'il ne voit jamais. Mal dans sa peau, il se trouve insignifiant au point de se sentir transparent. La veille d'un passage à Paris, l'avocat ressent une douleur inexplicable au cou, puis au bras. Dans sa chambre d'hôtel, il constate qu'il est devenu tout à fait invisible. Comme le héros détraqué de H.G. Wells. Des traces humides sur la moquette, un creux sur un matelas, voilà ce qu'il reste de lui. Cette expérience le délivre de ses angoisses, sa nouvelle impunité lui permet tous les excès. Il voyage, porté par une sensualité retrouvée, se rend en Sardaigne, traverse la Méditerranée... Insaisissable, ivre de puissance, il s'intéresse finalement à une humanité qu'il croit dominer de très haut... Fable ironique au rythme soutenu, riche en rebondissements, ce remake d'un grand classique en élargit le sens, pour mettre en cause une société en voie d'atomisation, séduite par des valeurs virtuelles.

Recensione

di Brigitte Steudler

Pubblicato il 15/10/2009

Après Coléoptères, recueil de proses paru en 2007 aux Editions Samizdat, Pascal Janovjak, auteur né en 1975 à Bâle, publie son premier roman. L'Invisible est construit autour de trois épisodes de la vie de Griffin, jeune homme devenu avocat dans un grand bureau d'affaires luxembourgeois. Adolescent il s'imaginait plus volontiers devenir peintre et célèbre: «La peinture, je n'ai pas eu le courage, c'est tout. Il aurait fallu affronter le monde et les hommes, embrasser les réverbères et lécher les caniveaux.» Privilégiant une carrière plus sûre, Griffin étudiera le droit, puis, une fois ses études achevées, choisira d'aller travailler dans un grand cabinet d'affaires au Luxembourg, là où «c'est tranquille, c'est bonhomme, l'argent arrive du monde entier dans ses banques, passe par ses cabinets d'avocats, on fait circuler, on nettoie parfois – quand ça sent trop mauvais on refile à d'autres. Circonspection et modération, discrétion. Tranquille.»

Peu à l'aise dans le monde dans lequel il évolue, le protagoniste se dépeint comme un être banal, dépourvu d'ambition particulière. Il relève sur un ton acerbe les marques d'arrivisme dont font preuve ses proches collègues frustré qu'il ne reste pour lui que «les petits contrats merdiques, ceux qui lèchent le million d'euros par le bas.» Fier malgré tout de gagner un très gros salaire, Griffin, trente-cinq ans, vit seul. Econduit à moult reprises, les seules femmes qu'il souhaite dorénavant rencontrer sont celles qu'il contacte sur Internet. Dans cette première partie de L'Invisible l'écrivain retrouve le ton alerte qui caractérisait le style de ses premiers textes. Il dépeint avec brio l'ampleur du malaise psychologique dont Griffin semble être atteint. Ainsi, lorsque le protagoniste échoue dans la mission qu'on lui a confiée, le lecteur n'est guère surpris de voir Griffin si mal vivre cet événement, au point d'en arriver à souhaiter disparaître totalement – ce qui, en définitive, se produit. Devenu invisible, l'avocat découvre la puissance que lui confère sa nouvelle transparence. Il se met dès lors à joyeusement transgresser les règles qu'il s'imposait en matière de comportement, se retrouvant totalement libéré du poids du regard des autres.

On sent l'écrivain aborder la seconde partie de son roman avec jubilation. Celle-ci se déroule d'abord sur son ancien lieu de vie après que Griffin ait pris soin de régler son compte à ses supérieurs – par informatique interposée – puis dans une résidence hôtelière d'un village sarde du bord de mer. Au milieu de touristes aisés, Griffin profite grassement des privilèges accordés par sa nouvelle condition, puis, une certaine lassitude s'installant, il cède à la tentation du changement et de la fuite. Il décide de suivre un Arabe rencontré sur la plage, filature qui l'amènera jusqu'en Israël. Amusements de détective et suspense de mise… les aventures de l'avocat se poursuivent. Le contexte politique propre à ces contrées (que l'auteur connaît bien pour avoir passé ces deux dernières années à Ramallah) déconcerte Griffin. Ses repères perdus, il se sent pris au piège. L'essoufflement gagne par ricochet le lecteur, qui, de rebondissements en rebondissements, ne sait plus trop où L'Invisible l'emmènera.

En définitive, ce sera à Marseille où Griffin, comme rasséréné par ses aventures, choisit de déposer ses valises et d'y ouvrir sa propre étude. Le regard qu'il porte désormais sur ses semblables ayant beaucoup changé, le lecteur s'en trouve désorienté. Pour avoir choisi de multiplier les errances de son héros, Pascal Janovjak aurait-il perdu le fil de son propos et avec lui, les lecteurs enthousiastes des premiers deux tiers de son roman? On en viendrait à regretter la concision extrême qui caractérisait son précédent et si beau recueil, même si ici aussi, la griffe si particulière de l'écrivain demeure, et ce, pour un plaisir somme toute non dissimulé.