Coléoptères

Pascal Janovjak

... inquiétant problème, écrire un roman concentré en quelques phrases qui contiendraient le suc cohobé de centaines de pages toujours employées à établir le milieu, à dessiner les caractères, à entasser à l'appui les observations et les menus faits. Alors les mots choisis seraient tellement impermutables qu'ils suppléeraient à tous les autres (...) le lecteur pourrait rêver, pendant des semaines entières, sur son sens, tout à la fois précis et multiple, constaterait le présent, reconstruirait le passé, devinerait l'avenir d'âmes des personnages...

Recensione

di Brigitte Steudler

Pubblicato il 29/11/2007

«Sur le dossier du chauffeur se pose une main, un pansement à l'index, une montre en or arrêtée
Swann descend, la limousine repart. Il aime ces ruelles pisseuses des grandes villes, en costume sombre, cravate cramoisie et baroque, une belle chemise blanche – juste une ombre à la bordure des manchettes et du col… Sous le ciel gris se promène Swann, un aboiement résonne au loin, un petit vent souffle entre les murs écaillés, un sale sourire aux lèvres
Mains dans les poches le long des briques rouges – juste une ombre, à la bordure des manchettes et du col»

«Swann», cinquième texte d'un ensemble de 80 autres prose brèves parues sous le titre Coléoptères aux éditions Samizdat, est à l'image du recueil de Pascal Janovjak. Que plusieurs de ses textes aient pour cadre un parking de supermarché désert, d'anciens entrepôts désaffectés et humides, l'intérieur de bars enfumés, les bords d'une rivière «pourpre au milieu des herbes hautes», ou bien encore les sous-bois d'une forêt muette, l'auteur laisse l'inattendu, l'indicible s'inviter entre les lignes. Après avoir planté son décor tel un metteur en scène, l'écrivain-poète lui attribue une atmosphère, quand ce n'est pas une lumière particulière.

«S'étendent les champs en aplats jaunes, rouges et bleus, d'invisibles chemins de terre, des rangées d'arbres en pointillés
La tache sombre d'une forêt qui s'étire, s'éclaircit, suit la ligne serpentine de la rivière
Et découpant la plaine la bande diagonale d'une route
Une voiture traverse l'espace
L'ombre d'un oiseau sur les colzas»

Comme un esthète Pascal Janovjak soupèse le pouvoir d'évocation de chacun des mots qu'il écrit. Ou, se prenant pour un détective tapi dans l'ombre du décor, il glisse des allusions, laisse planer le doute, puis, subitement amorce une chute imprévue. Par le choix d'un vocabulaire concis et sobre, il réussit à donner à chaque récit, que celui-ci fasse quelques lignes ou remplisse au maximum deux pages, l'intensité d'une nouvelle, d'une histoire aboutie, se suffisant totalement à elle-même.

En évoquant les contradictions inhérentes à certains faits et gestes de notre quotidien, l'auteur laisse venir à lui des sentiments divers; tantôt ceux-ci font penser à du désespoir, du pessimisme ou de l'incrédulité face à l'absurdité des situations remplissant nos vies. Chaque fragment d'histoire met à nu une faille, semble cacher un secret, propage un doute, distillant un diffus sentiment de non-conformité. Grâce à cette subtile alchimie, Pascal Janovjak parvient à alterner des textes irradiant incohérences et angoisses existentielles avec des épisodes suggérant d‘intenses instants de bonheurs, qu'ils rappellent d'heureux souvenirs d'enfance ou l'ivresse des premiers émois. Les histoires que l'auteur se plaît à raconter, réussissent avec une belle et rare intensité à nous embarquer irrésistiblement dans un univers fait autant de détails que d'imprévus.

Les textes de Pascal Janovjak sont si finement ciselés qu'ils donnent l'impression au lecteur d'être face à un tableau qu'en historien de l'art il s'attacherait à nous décrire dans ses plus infimes détails. Il est aisé de penser à des oeuvres du douanier Rousseau pour plusieurs d'entre eux, tels par exemple «Talisman», «La barque» ou «En forêt». Cela dit, d'autres récits rappellent plutôt des œuvres cinématographiques, à la force par exemple des premiers courts-métrages en noir blanc de Roman Polanski (« Deux hommes et une armoire »), tels ici «Le village» ou «Jus de cafard». Fil rouge tantôt moiré, tantôt bleu de ce recueil, l'apparition soudaine, tels des personnages de tout premier plan, de cohortes de mouches, de libellules «à ras de l'eau», de coléoptères bleutés, d'araignées, de scarabées ou autres gros cafards noirs ne fait que renforcer l'indicible plaisir pris à découvrir cette prose surprenante à tant de niveaux. Au final, le lecteur jouit d'un grand moment de poésie, d'une promenade des sens enrichie d'un périple dans le monde revisité des insectes et de l'absurde.

Il serait cependant injuste de conclure ce beau et surprenant voyage sans avoir pris la peine d'accorder une mention toute particulière aux éditions Samizdat pour avoir pris soin d'offrir à ce premier recueil une très belle parures, qui fait de ce texte un objet dont on ne voudra plus se séparer.