La Béance

Sandrine Fabbri

«Depuis le matin, je t'ai suivie à la trace, une peur instinctive accrochée au ventre, je t'ai observée, surveillée. Fruit de tes entrailles, les miennes me tenaillaient. Nous n'avons rien fait d'autre. Que voir des gens. Nous n'avons pas bouclé les valises. Tu as appelé quelqu'un. Par téléphone. J'étais à côté de toi. Prends soin de ma fille. S'il m'arrive quelque chose. Tu as dit ça. Tranquillement. En me regardant. Tu ne m'avais rien demandé. Je ne t'avais rien demandé. De semblable. Tu me regardais. Sans me voir. Tu m'ignorais. Tu étais où, loin de moi, ça, c'est sûr, mais où. Je ne veux pas que l'on prenne soin de moi.»

Ce récit se déroule tendu comme un fil qui peut se rompre à chaque instant. Il évoque une tragédie familiale qui est aussi celle d'un choc entre cultures et celle d'un lieu, une cité satellite dans les années 60 et 70. Comment vivre avec le vide de l'absence? Comment survivre au silence ou aux mensonges qui entourent l'absente? Une petite fille subit la violence de la disparition brutale, inconcevable. Devenue adulte, elle tente de retrouver cette femme écartelée entre deux hommes, entre Yougoslavie et Suisse, entre raison et folie, qui a eu été sa mère. Et de combler la béance par les mots.

(Présentation du livre, éditions d'en bas)

Recensione

di Francesco Biamonte

Pubblicato il 21/01/2010

«Va te coucher! mais… Tais-toi!» Dès les premières lignes, la mère se donne la mort immédiatement après avoir envoyé au lit sa fille Sandrine, la narratrice. Le drame est consommé d'emblée. Le livre tente dès lors de comprendre, au sens premier de ce mot: d'inscrire l'acte fatal dans un tout, dans une chaine causale, une «imbrication d'événements» selon les termes de la narratrice, dans une constellation personnelle et familiale avant tout, mais également sociale.

Pour se tisser ainsi, le texte suit en alternance trois traces. Celle de la reconstruction factuelle d'une part: à travers une boîte de photos et de cartes postales, des témoignages de proches, le dossier psychiatrique de la mère. Celle des souvenirs d'autre part – «Nous ne pouvons pas, nous n'avons pas les moyens d'oublier, nous sommes ainsi faits, nous vivons pour savoir et pour nous souvenir», telle est la phrase d'exergue empruntée à Imre Kertész. Et l'imagination enfin: l'hypothèse, la fiction, le fantasme, la projection – qui fait de l'interrogation un récit littéraire.

La force et la constance du style – à la fois pantelant et sourd – est telle que l'on ne perçoit d'abord que de manière diffuse la construction de l'ouvrage. Les chapitres racontant des souvenirs sont écrits au présent. Ils alternent avec le journal de cette démarche: chapitres d'enquête et d'hypothèse, de tâtonnement fantasmatique, où les événements passés sont évoqués au passé, tandis que les actes et états d'âme de la narratrice adulte sont écrits au présent. Les plans temporels, tout en restant parfaitement distincts du point de vue narratif, tendent ainsi à se fondre d'un point de vue psychologique et d'identité: Sandrine évolue dans le temps, et en même temps l'adulte et l'enfant ne font qu'un.

L'on suit dans ce livre trois protagonistes. La mère d'abord: Sylvia, fêtarde, rieuse, séduisante et séductrice jusqu'à son mariage; puis s'enlaidissant, s'enfonçant le déséquilibre psychique, les médicaments, l'étrangeté, retournant régulièrement dans une institution psychiatrique. Le père ensuite, Natale Fabbri, né Darko Kovac, un mécanicien de précision slovène, que l'administration fasciste italienne assimile en traduisant son nom dès l'enfance; partisan titiste dans sa jeunesse, Natale Fabbri sera plus tard engagé au CERN, à Genève, accédant ainsi au statut prestigieux et privilégié de fonctionnaire international. C'est le portrait saisissant d'un homme à la fois bouleversant et despotique, survivant par le déni du réel, des autres; objet de la haine légitime de sa fille qui le tient longtemps pour coupable du suicide de sa mère, d'un désir de vengeance qui, avec le temps, vire étrangement à une forme de solidarité telle qu'elle ressemble fort à de l'amour – bien que la narratrice s'en défende. Sandrine Fabbri est bien sûr la troisième protagoniste, qui assume son appartenance structurelle à cette famille, la continuité qui la lie indissociablement à ces personnes, à cette histoire. Elle cherche à tenir, à résister, et non à fuir. Ces trois personnages sont frappés d'un même malheur, mais aussi d'une terrible impossibilité de communiquer entre eux: trois solitudes organisées en système.

L'intensité, l'intelligence et la tenue de l'écriture – tant en termes de style que de construction – écartent la question du genre littéraire: récit autobiographique ou autofiction, le clivage est dépassé. Aux deux tiers du livre, juste avant que les sentiments de la fille pour le père ne changent – ou ne se révèlent sous un jour changé – c'est tout le livre qui prend une nouvelle dimension. La focale résolument centrée sur le noyau familial s'élargit subitement dans un chapitre poignant sur les autres femmes de la cité satellite où vit la famille de la narratrice; un quartier exemplaire aux yeux des urbanistes, tragique dans les solitudes inconcevables, les drames insoutenables qu'il abrite. L'épisode de la mort du père, accompagné et nourri par sa fille, ouvre de nouvelles perspectives familiales et personnelles autour de ce personnage, fait entrer des membres de sa famille dans le champ du texte. Aux souvenirs de Sandrine viennent s'ajouter ceux de son cousin, ouvrant un regard systémique plus large sur les souffrances et les dysfonctionnements familiaux. Des révélations finales fortes ou ténues ébranlent jusque dans les dernières pages la reconstruction psychologique opérée jusque-là, sans donner de résolution ultime à une béance qui ne peut être comblée. C'est pourtant ce texte qui permet à la narratrice de «se dire hors [de sa mère]» en assumant pleinement ce passé familial, mais en refusant ainsi pour elle-même de résoudre sa souffrance comme Sylvia : Isidore Ducasse est convoqué à la denière page, pour donner le dernier mot à la vie: «J'ai reçu la vie comme une blessure, et j'ai défendu au suicide de guérir la cicatrice».