Le Monde d’Archibald

Anne Brécart

Peut-on vivre sans la protection d'une maison familiale, qu'elle soit réelle ou fantasmée? Dans une vieille demeure de famille où tous se réunissent pour célébrer la ronde des étés éternels, la narratrice tombe sous le charme de son oncle Archibald, patriarche incontesté quoique fragile. Chaque année elle revient dans la maison qui garde les secrets des défunts et des vivants, mais le passé conserve aussi les turbulences: il y a sur les lieux des présences impalpables qui s'avèrent inquiétantes. La mort du cousin préféré, le mutisme d'Idriss le Kosovar, l'initiation sexuelle de l'adolescente, annoncent la fin d'un monde suspendu. Un roman à l'écriture limpide sur un lieu préservé de l'enfance, à la fois source de menaces et objet de désir.  «Ici les réminiscences poussent comme des plantes tropicales; je les sens physiquement s'agripper aux murs et grimper au plafond.»

Le Monde d'Archibald est le troisième roman d'Anne Brécart. L'auteur a vécu son enfance et son adolescence à Zurich et habite Genève. Elle a reçu pour Angle mort le Prix Schiller Découverte.

Recensione

di Brigitte Steudler

Pubblicato il 12/06/2009

Progresser dans la lecture du troisième roman d'Anne Brécart, Le Monde d'Archibald, c'est retrouver la sensation d'être transporté dans l'univers d'un écrivain que l'on aurait quitté il y a peu, même si près de sept années se sont écoulées depuis la parution de son précédent texte Angle mort, (Prix Schiller Découverte 2002). Ayant pour décor une ancienne maison de campagne située non loin de Lausanne et près des rives d'un lac, Le Monde d'Archibald nous plonge dans les difficultés d'intégration d'une jeune enfant, envoyée chaque été passer ses vacances dans une partie de sa famille qu'elle ne côtoye pas le reste de l'année puisque résidant en terre alémanique. Confrontée à cet environnement familial élargi, si différent du trio qu'enfant unique elle forme avec son père et sa mère, la fillette ressent intuitivement dès ses premiers contacts qu'elle demeurera à jamais une «étrangère» pour ses proches, en partie en raison de son fort accent germanique, mais aussi pour d'autres motifs plus diffus, parmi lesquels figure certainement son peu de ressemblance physique avec les membres de cette grande tribu.

Sur cette grande maisonnée règne l'oncle Archibald, frère aîné de la mère de la narratrice. Cette dernière, du fait de son jeune âge, peine à comprendre la personnalité hautaine et stricte de ce patriarche pour qui seul l'attachement à la figure des ancêtres compte. C'est par le truchement du regard de la jeune enfant et de la spécificité de sa perception que le lecteur évolue dans le récit dont Anne Brécart désire nous entretenir. Plus encore, comme dans Angle mort, l'auteure mêle sa voix à celle de la narratrice. Introduisant dans son récit de courts paragraphes rédigés à l'imparfait, elle éclaire les propos de la narratrice en nous faisant part de son point de vue d'adulte explicatif ou rétrospectif. Ce procédé – qui, dans ce dernier roman, n'est plus souligné par la typographie (inscription en caractères italiques dans Angle mort) –, outre le fait qu'il ancre le récit dans le temps, apporte surtout de la distance et de la profondeur au texte. Nous découvrons ainsi très vite que, faisant suite au sentiment de rejet dont elle se sent faire l'objet, la narratrice est bientôt envahie par d'étranges sentiments. Ceux-ci hantent à leur tour les lieux qu'Archibald veut ordonner selon ses propres règles. «Mon sort est lié à celui de la maison du lac. Intimement, mystérieusement. Il ne sert à rien de renier le regard doux et pénétrant des ancêtres. […] Tous ces noms inconnus qui m'ont précédée, tous les morts qui viennent à moi et cherchent à faire intrusion dans ma vie. Aujourd'hui c'est à moi de les accueillir alors qu'ils m'ont préparé un sort si peu propice. Impossible de renier Archibald qui voulait à tout prix maintenir la maison des origines, la mettre à l'abri de tout changement comme s'il avait le pouvoir d'arrêter la course du temps.»

Le récit évolue alors en fonction de l'âge et des interrogations grandissantes de la nièce. Différentes étapes de sa vie marquent ses séjours successifs dans cette demeure à laquelle progressivement elle s'attache: premières complicités; mort accidentelle d'un cousin dont elle se sent très proche; éveil à la sexualité et appropriation de son corps; attirance d'une vie menée en marge de celle voulue par l'époque; et enfin, questionnements de plus en plus nombreux relatifs au poids et à la présence des ancêtres disparus. Cette lente et irrésistible adhésion au choix de vie de l'oncle Archibald est subtilement amenée par l'auteure. Même si cela ne se fait pas dans la douceur de l'innocence, elle témoigne de la réussite du projet littéraire mené par Anne Brécart. Ce retournement de situation est encore plus perturbant dès lors que surgit, thème dominant d' Angle Mort, le poids d'une difficile relation au père pesant sur la narratrice. Investissant le récit, ce dernier ne peut supporter de voir sa fille se placer aux côtés de l'oncle refusant farouchement la mise en vente du domaine, dont le reste de la famille ne veut plus assumer la charge…

Réussira-t-il à ramener sa fille à des projets qu'il juge plus profitables pour son propre développement? Qu'adviendra-il de l'oncle Archibald et de sa farouche détermination à ne rien changer en ces lieux? La profusion des interrogations que l'auteure pose nous interpelle et nous rappelle les préoccupations soulevées dans ses deux précédents romans. Anne Brécart ne glisse-t-elle pas d'ailleurs dans Le Monde d'Archibald une allusion à Nell, très proche amie de la narratrice des Années de verre (Zoé, 1997), dont la brève apparition ravive le souvenir? Qui sait si, en cherchant bien, nous ne trouverons pas dans ces trois textes relus attentivement les réponses à d'autres questionnements surgis au fil de la plume agile de cette écrivaine, qui construit avec patience une œuvre élaborée tout en résonance et finesse?