Angle mort

Anne Brécart

Mon enfance est comme une étrangère en moi. Un lieu clos qui prend de la place dans le présent mais qui reste inaccessible. À cause de toutes ces questions ouvertes, ces incertitudes. Si tu pouvais entendre mon histoire, peut-être qu'il en jaillirait du sens. Mais... ton silence me renvoie mes souvenirs, ton silence amplifie les béances et donne une forme définitive au manque. Il y a pourtant une brèche, une entaille par où suintent lentement les mots, comme une glu épaisse. C'est difficilement qu'ils arrivent, comme s'il fallait encore lutter pour les arracher au silence. C'est aussi à cause de la peur, car l'entaille est une blessure et les mots qui me viennent sont comme le sang qui coule, le sang de tes émotions vives, celles que tu ne voulais pas livrer de peur d'être blessé, peut-être.

Récit intimiste d'une relation d'amour avortée, ce texte évoque dans toutes ses conséquences le désastre d'une absence de lien entre un père et sa fille. Cette enfant devenue femme tente de se réconcilier avec ce passé en se rendant dans la ville où ils ont vécu: la réalité de l'adulte s'expose au souvenir qui resurgit, brut et immédiat. La morts sont muets, le passé ne s'explique pas ni ne se change. Cet homme mystérieux qui est son père, et vers lequel l'enfant levait le regard, reste à jamais dans l'angle mort de sa conscience.

Quelques questions par e-mail

di Geneviève Bridel

Pubblicato il 29/04/2002

Angle mort est le récit d’une relation père-fille marquée par l’absence du père qui est pris par ses affaires, puis qui meurt brutalement. Est-ce que cette mort éclaire leur relation d’une manière différente pour sa fille?

En fait non. Dans les récits où la mort joue un rôle central, elle est une rupture, un changement radical, ce qui paraît logique. Il me semble qu’il y a pourtant aussi une continuité pour ceux qui restent. Une continuité qui peut être heureuse malgré le deuil quand les relations entretenues étaient heureuses et une continuité très pénible quand la relation est ratée. Ce que les vivants tissent entre eux, la mort ne le défait pas. C’est cette continuité que j’ai voulu montrer. L’absence du père vivant se perpétue au-delà de sa mort avec encore plus d’intensité.

Le récit raconte, à l’imparfait, une enfance et une adolescence à la 3e personne du singulier. Pourquoi avoir imposé cette distance alors qu’il s’agit du souvenir de la narratrice qui dit "je"?

À cause de cette étrangeté que nos propres souvenirs peuvent avoir. La narratrice ne reconnaît pas ses souvenirs comme les siens.
Généralement on considère que notre passé nous appartient. Mais en fait cela ne va pas de soi. On trie les souvenirs, on les construit, on s’arrange une vie, consciemment ou inconsciemment. Plus le souvenir est pénible, plus il est difficile de dire "je".
Dans le texte, les souvenirs de la narratrice sont bruts, ils lui reviennent sans qu’elle puisse les trier ou les arranger à sa guise. C’est pour illustrer ce sentiment d’étrangeté avec le passé qu’il y a cette alternance entre la narration à la première personne du singulier et le souvenir raconté à la troisième personne.
C’est aussi ce qu’indique le titre Angle mort: c’est le lieu de la mémoire auquel on n’a plus accès, qui est comme un territoire étranger mais d’où peut surgir, à chaque instant, le danger.

Votre récit donne une impression d'immobilité, même si toute une enfance et une adolescence sont racontées. Il n'y a que le moment de la disparition réelle du père qui est au présent. Est-ce pour dire que la mémoire a cristallisé un instant précis?

Quelle question horriblement difficile! Je crois que cette immobilité est liée à une densification des émotions. Comme quand vous laissez une sauce s’évaporer et qu’il ne reste plus que le suc au fond de la casserole. Cette immobilité est due à une transformation chimique et doit rendre cette sensation d’éternel présent propre à l’enfance et à l’adolescence.

Il y a dans ce récit une grande fluidité, une musicalité qui contraste avec la souffrance qui le traverse de bout en bout. Le fait d'écrire un livre sur un sujet tel que celui-ci procure-t-il un apaisement?

Oui peut-être de la même manière que cela soulage quand on arrête de se taper la tête contre un mur! Écrire est une activité très brutale. On s’empare d’une matière première qui est vivante et on la triture jusqu’à ce qu’elle acquière une cohérence. Alors pourquoi écrire, on peut se le demander!
Je n’écris pas pour me libérer. Pour ça il y a les thérapies ou les écoutes amicales.
J’écris pour maintenir vivante la langue. Pour qu’elle ne meure pas d’exprimer toujours les mêmes idées, les mêmes lieux communs. Une langue c’est comme un maison, si elle n’est pas habitée, elle devient impersonnelle et inconfortable. Une langue figée et morte peut même devenir dangereuse, comme par exemple pendant la deuxième Guerre mondiale où la barbarie de l’holocauste était masquée par un vocabulaire de bureaucrate alors que, si on avait utilisé les mots justes pour décrire ce qui se passait, cela aurait été insoutenable.
Aujourd’hui aussi, des mots creux ou lénifiants enrobent la violence. Pour résister à cette érosion de la langue, il reste la possibilité de formuler nos expériences de manière à ce qu’elles soient partageables. Le lecteur doit pouvoir revivre, au travers du texte, ce qui est arrivé à celui qui écrit. Plus tard le lecteur refera ce travail qui lui permettra, à son tour, de dire au plus juste ce qu’il vit et comment il le vit.
La musique vient peut-être de ce travail sur la langue pour l'adapter, la plier à la réalité subjective. C'est une musique dont je n'ai pas eu conscience en écrivant ce texte.

Propos recueillis par Geneviève Bridel

Rassegna stampa (selezione)

Sans amour
Deuxième roman réussi.
La raideur conformiste et la frigidité affective ne sont pas, sans doute, des spécialités helvétiques, et nous nous en voudrions d'alimenter les poncifs d'une représentation mortifère de notre pays et de ses gens, mais le fait est qu'il y a quelque chose de terriblement suisse dans l'atmosphère du deuxième livre d'Anne Brécart, qui détaille les relations – ou plutôt la non-relation vécue par une petite fille et son père, jusqu'à la mort accidentelle de celui-ci, survenue alors que l'adolescente touche à sa quinzième année. [...] (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 23.04.2002)

Père perdu
Dans ce deuxième roman, Anne Brécart cherche la figure paternelle qui se cache dans l'"angle mort" de la mémoire.
Ce père impeccable dans ses costumes chics, sobres, sombres, est un père absent et schématique: "Gris, gris bleu comme un billet de banque, imprimé en deux dimensions". Toujours pressé, chargé d'anecdotes, de poupées, de dossiers et d'affaires importantes, ce père auréolé de lointains promet l'horizon, l'Histoire et la vraie vie. Plus réel absent que présent, il ne tiendra jamais ses promesses, et sa mort accidentelle ne fait que corroborer sa défection. Vingt ans plus tard, sa fille tente de ressaisir dans les mots ce qu'elle a perdu à l'âge de 15 ans et qui dans sa vie reste un "angle mort". [...] (Marion Graf, Le Temps, 27.04.2002)