Même en terre

Thomas Sandoz

Il se penche sur chaque tombe dont il a reçu la charge pour enlever les gerbes fanées, essuyer les chiures, redresser les bougeoirs de plastique rouge. Il renforce aussi les camélias et autres rhododendrons qui tapissent ces antichambres du repos. Puis il va chercher les seaux qu'il a disposés en retrait de la haie qui délimite le quartier N2 pour récupérer l'eau acide des pluies. Pour un peu, il siffloterait en travaillant.

(Présentation du roman, éditions d'autre part)

Recensione

di Marion Rosselet

Pubblicato il 18/09/2012

«Même en terre, ne jamais abandonner un enfant.» Cet impératif de fidélité régit le protagoniste du fascinant récit de Thomas Sandoz. L'homme, vieilli avant l'âge, travaille comme jardinier dans un cimetière de février à décembre. Il désherbe les tombes, les habille de fleurs qu'il soigne de toutes ses forces. Il s'évertue à entretenir le souvenir de ceux que les vivants abandonnent trop vite – «cette lâcheté qui se fait passer pour de l'oubli» – pressés qu'ils sont de reprendre leur quotidien. Le cimetière devient paradoxalement le lieu de vie du jardinier, en particulier le quartier où reposent les enfants. Ce lot de tombes, «petit monde avec ses règles propres, plus facile à maîtriser que les cyprès qui ornent le cimetière et dont la taille mobilise tant d'énergie», fait écho aux dimensions modestes du texte de Thomas Sandoz, terre à sa mesure qu'il peut d'autant mieux cultiver.

Même en terre s'inscrit ainsi avec une très grande justesse dans la Collection lieu et temps des Éditions d'autre part. Élaborée en collaboration avec l'Association pour l'aide à la création littéraire (AACL), elle invite des auteurs neuchâtelois à «traiter du thème du temps en résonance avec un lieu vernaculaire, nommé ou non, de leur choix». Thomas Sandoz, dans sa quatrième publication littéraire, s'aventure au cœur du sujet, creusant le sol du cimetière jusqu'à enfreindre les limites imposées par le temps.

Avec lenteur, accompagnant les gestes ritualisés du jardinier, la langue poétique de l'auteur nous fait évoluer au rythme d'un étrange cérémonial dédié aux enfants morts. Elle respire la solennité du lieu, nous force au respect et au recueillement. Tout comme son personnage veille sur les tombes, Thomas Sandoz protège son texte de notre empressement.

Le baptême des défunts constitue une étape majeure du rituel du jardinier: chaque nouvel arrivant reçoit le nom d'une fleur de saison: Primevère, Forsythia, Jacinthe, Pivoine, Anémone, Lavande, Iris, Aster, Bégonia et enfin Chrysanthème. Ces mots font aussi office de titres aux différentes parties du récit. L'auteur et son personnage sont tous deux habités par le besoin irrépressible de nommer. Ils ravivent par la langue des fantômes du passé, mettent en lumière ce que les autres préfèrent laisser dans l'ombre et le non-dit.

Ce procédé finit par franchir les limites du symbolique. Le jardinier se met à avoir un comportement étrange, puis à élaborer son «projet»: «Son sécateur, trop vif, trahit une violence qui ne pourra s'éteindre que dans l'action. Aller jusqu'au bout de ses promesses. Effacer les solitudes de son enfance. Être famille enfin.» Il décide de déterrer les enfants pour ne plus jamais devoir s'en séparer. Et le récit, expérience dont le lecteur devient victime, suit son protagoniste dans la folie. Il nous fait entrer, sans ménagement, dans le monde terrifiant des promesses tenues à la lettre. Cette machination est mise en branle d'une main très sûre par Thomas Sandoz. Le résultat est d'une beauté troublante. On peut regretter toutefois qu'à force de vouloir tout déterrer l'auteur rende explicite ce qui pourrait demeurer sous-jacent. À plusieurs reprises, le lecteur attentif est déçu de voir énoncées des clés d'interprétation qu'il avait pressenties. Cette tendance didactique ôte malheureusement au récit une part de son mystère.

La narration suit une trame psychologique complexe, dont nous laisserons volontairement les ressorts sous silence. Disons simplement que le jardinier est mû par un besoin de réparation qui trouve sa source dans sa propre enfance, dans une faute qu'il croit avoir commise. Les ramifications du texte sont vastes, tant ce dernier est ancré dans des problématiques sociales. Il questionne intensément les mutations contemporaines de notre rapport à la mort. On rencontre des vivants qui empiètent sans cesse sur le territoire des défunts : les bruits des klaxons des automobilistes et des «machines braillardes [qui] déchirent le goudron» envahissent le cimetière, des inspecteurs parlent de le transformer en parc immobilier, les écologistes eux-mêmes troublent le fonctionnement du lieu : «la décomposition des cadavres qui pèse sur la salubrité des nappes phréatiques fait maintenant l'objet d'une attention soutenue.» Sous le regard impuissant du jardinier, apparaissent des hommes pris de frénésie, bruyants, qui ne sont plus capables de recueillement. Ils ont recours à l'incinération, économe en espace et en temps, plutôt qu'à l'inhumation des corps. Face à cette incapacité pathologique à intégrer la mort, temporellement et spatialement, la seule réaction est ici l'acte de profanation du jardinier. À vouloir si fort défendre «ses petits» des agressions extérieures et de l'abandon, il les empêche – lui aussi – de reposer en paix. Même en terre, les morts ne sont pas tranquilles.

L'histoire de vie du jardinier aborde par ailleurs une douleur collective: celle de nombre d'enfants orphelins qui ont été placés à la ferme, une pratique répandue en Suisse de la fin du XIX e siècle jusqu'aux années 1970. Ainsi, la passion du personnage découle non seulement de son drame familial, mais aussi de cette jeunesse rognée par le travail forcé et assaillie des reproches de ses maîtres. Sous la pression extérieure grandissante (les avertissements de son chef, les restructurations du cimetière), le jardinier va cette fois réagir. La mise en œuvre de son «projet» constitue le premier acte de résistance de sa vie. Et ce qu'il va défendre n'est pas moins que son langage retrouvé. Avec «ses enfants», en effet, il n'est plus muré dans le silence que la souffrance accumulée et les lacunes scolaires ont provoqué: il parle à haute voix, recouvre ses moyens, «raconte, décrit, détaille.» Il est poussé à l'action pour préserver son unique espace de parole.

La croyance intime du jardinier que «tout peut renaître», qui fonde son «projet», puise ses sources dans la réalité concrète de son métier. Chaque année, il fait l'expérience que la nature meurt à la fin de l'automne et se remet à vivre invariablement au printemps. Pourquoi en irait-il différemment de la vie humaine ? Le temps des hommes, linéaire, apparaît comme une anomalie face au cycle naturel. Le jardinier tente de réinscrire la vie et la mort dans un mouvement circulaire. Il utilise la force, puisque – il le sait aussi d'expérience – «il faut contraindre la nature pour qu'elle donne le meilleur d'elle-même».

Répondant à l'impératif qui le régit, le jardinier emporte «les siens» avec lui, délocalise son «petit monde». Il commence pourtant à mesurer les conséquences de son obstination et ne renouvelle pas son serment de fidélité : «C'est le dernier jour de sa peine. (...) Il peut marcher librement entre les sépultures, prendre congé de ceux qu'il n'a pas pu emmener. Des promesses lui brûlent les lèvres, mais il se garde de les prononcer.» Il commet la «lâcheté» d'abandonner les autres enfants. Le gardien du cimetière disparaît, l'auteur pose son point final. Il nous laisse alors le droit, que l'on ne parvenait pas à s'accorder, de reprendre notre quotidien et de nous remettre à parler.

Nota critica

Thomas Sandoz è nato nel 1967 nel Giura neocastellano, dove oggi vive. Même en terre è la sua quarta pubblicazione letteraria. Il protagonista di questo affascinante libro  è retto da un imperativo di fedeltà: «non abbandonare mai un bambino, neanche nella terra». Il protagonista, un uomo invecchiato anzitempo, lavora come giardiniere in un cimitero: strappa le erbacce dalle tombe e le decora dei fiori che coltiva con fatica. Con la stessa fatica cerca di mantenere vivo il ricordo dei bambini, riuniti in una parcella di terreno e troppo presto dimenticati dagli uomini. Ma la devozione di questo personaggio assume progressivamente una piega inquietante. Il giardiniere elabora un «progetto»: portare con sé i bambini per non separarsene più. Il racconto segue il giardiniere nella sua follia, con risultati belli e inquietanti. Lentamente, accompagnando i gesti rituali del protagonista, il linguaggio dell’autore emana la solennità del luogo, e ci esorta al rispetto e al raccoglimento.

(Marion Rosselet, «Viceversa Letteratura» n. 5, 2011, traduzione di Sandra Clerc e Yari Moto)