Salope de pluie

Bastien Fournier

La réalité est toujours multiple. Il y a ce qu'on veut. Et il y a ce qu'on peut. Simon a des aspirations. Qui ne sont peut-être pas les siennes mais qu'il s'efforce d'assouvir. Simon a une femme. Qui n'est plus forcément la sienne mais qu'il s'efforce de garder. Simon a un rêve. Qui est le sien et qu'il s'efforce de poursuivre malgré ses aspirations et malgré sa femme. La réalité est toujours multiple. L'écrivain raconte-t-il ce qu'il a vécu ou vit-il pour raconter?

Recensione

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 17/11/2006

La parution de Salope de pluie donne l'occasion de (re)lire le premier roman de Bastien Fournier, La terre crie vers ceux qui l'habitent, où Simon quitte son Valais natal pour la ville de tous les possibles, Paris. Haine et ennui sont le pain quotidien de ce jeune homme. Haine de lui-même, mais aussi haine que la Suisse nourrit envers lui, pense-t-il sans doute par projection (il préfère penser que son pays le hait au lieu d'assumer sa propre haine envers sa terre d'origine). Dans la ville lumière, Simon combat «un ennui et une vague haine de soi-même qui, déjà, commence à le paralyser», et qui l'empêche de prendre la main amoureusement tendue par la harpiste Clémence. Après avoir marché «sous cette salope de pluie dans cette salope de ville», le triste héros revient au pays - d'où ses pensées n'ont pas décollé - sans davantage de joie de vivre ni de diplômes qu'au départ.

Le refrain n'a pas changé dans le second titre - «salope de pluie dans cette salope de ville» - et cependant le climat y est différent. Simon ne fuit plus vers un idéal: le voilà de retour dans le réel. Son expérience d'un ailleurs explique peut-être sa peine à se fixer, à se sentir bien quelque part. Il habite maintenant à Fribourg avec Aélia, qui joue de la harpe comme Clémence. Cette similitude entre les deux femmes signifie-t-elle que la vie est une longue variation sur un nombre restreint de motifs?

Simon est marié, enseigne au collège, écrit une thèse et achève un roman. Il ne paraît pas heureux, mais semble moins figé dans le spleen qu'auparavant. Son échec parisien va toutefois être réactivé par le séjour de son épouse à Paris, où elle triomphe en jouant les sonates de Vivaldi et couche avec le violoncelliste de l'orchestre. La tromperie atteint d'autant plus cruellement Simon, qu'il a besoin de musique classique pour écrire. Aélia vit dans l'ambiguïté, voire l'écartèlement: elle s'efforce de préserver son couple à l'intérieur (à la maison) et désire fonder une famille (finalement, elle fera un «bébé toute seule», comme le chantait J.J. Goldman); alors qu'à l'extérieur, elle se laisse emporter par les promesses de la musique et d'un musicien.

«La musique est un art qui se reçoit en même temps qu'il se donne, tandis que la littérature est un art à retardement, dans le sens où le geste artistique précède de beaucoup la réception du lecteur», disait le romancier Valaisan en octobre dernier au micro d'Espace 2. Pendant qu'Aélia répète en groupe, puis part en tournée, Simon affronte la solitude créatrice de l'écrivain. Son écriture se nourrit de musique et a pour moteur la colère. «La colère trouve dans les arts un moyen d'expression très adapté, un droit à exister», selon Bastien Fournier, qui ne nous balance pas à la figure une rage brute de décoffrage, mais la passe au travers d'un filtre. Il dit travailler longuement ses textes, qu'il compose de façon linéaire avant de les débarrasser de «tout le dispensable». Reste une série de scènes et d'arrêts sur image. En s'éloignant ainsi du mode narratif, Bastien Fournier confie au lecteur le soin de construire les liens psychologiques, les ponts entre les éléments, et il le laisse se raconter sa propre histoire. Etonnant et enthousiasmant, son récit parvient à être tendu, à ne souffrir d'aucun relâchement tout en ménageant une belle place pour nos vies et nos pensées. Kaléidoscopique, il alterne les temps (verbaux seulement car le ciel est décidément gris), les points de vue et les voix. Outre Vivaldi, on y entend bien sûr Simon, sa femme et son père aussi. Ce Valaisan teigneux semble parfois le porte-parole de la mauvaise conscience de son fils, spécialiste de la fuite - géographique dans La terre crie vers ceux qui l'habitent et littéraire dans Salope de pluie; et par deux fois, la désillusion se tient au bout de la route!

Rebelle frileux, Simon fuit le bonheur, sans doute de peur qu'il ne se sauve. Tandis que son personnage progresse par chutes, Bastien Fournier élabore une langue tissée de fulgurances, d'atmosphères, de textures et de formes différentes. Salope de pluie montre la complexité de l'être avec soi-même et du vivre ensemble; ses mots enveloppent de quiétude malgré l'amertume des coeurs et l'humidité de l'atmosphère, entre pluie du dehors et larmes du héros (ou plutôt antihéros), dont le stylo caméra de l'auteur suit le trajet jusqu'à ce qu'elles éclatent sur le carrelage, et rebondissent sur la page.

Rassegna stampa (selezione)

[…] Peu à peu, la lassitude se fait agressive, blessante, sans rédemption possible, c'est ce long glissement du plaisir vers la souffrance et la rupture que Bastien Fournier décortique […]. (Jacques Sterchi, La Liberté, octobre 2006)