Recensione

di Françoise Delorme

Pubblicato il 10/02/2011

De l'eau et d'autres désirs se présente comme un petit livre qui tient dans la main, qui tient dans la poche : et on est tout troublé d'emporter avec soi pour une lecture rapide ou contemplative le Temps, retenu un instant dans quelques pages :

Mon désir est mon ouverture
Une page se tourne
L'eau suit son cours

Le titre étonne déjà. Il fait de l'eau à la fois la soif et la réponse à la soif. Les textes sont par ailleurs accompagnés des gouttes d'encre rêveuses de Clelia Bettua, dont la liquidité poussée par un souffle a tracé des silhouettes très vives, aux gestes accueillants. Elles prolongent le sentiment léger d'être emporté dans un temps moins violent qui caresse autant qu'il malmène.
Il ne faut pas s'appesantir trop sur des textes si brefs et pour beaucoup assez elliptiques. On pourrait les imaginer comme de petits vortex qui se forment dans un cours d'eau, petites formes fermées sur un silence mêlé de mots dont la précision brille. C'est vrai, ces poèmes sont transparents ; et plutôt mystérieux.
Les images qui s'y déploient donnent accès directement à une réalité poétique peu convenue, une quête à la fois douloureuse et délurée, lucide et légère. Quand je dis légère, peut-être voudrais-je dire sérieuse sans ostentation ? Et même, elle ne manque pas d'humour !

Je place pour cette nuit
l'écriteau Please not disturb
J'ai peur de mourir par illusion

Ces poèmes développent des vers comptés, mais très librement, pour suivre les mouvements aléatoires d'une eau au rythme indocile. Certains sont assez longs et leur titre révèle des préoccupations philosophiques ou existentielles, Apocalypse ou A la noyée que j'ai dû être . Ils sont traversés de questions, de doutes, d'hésitations, de visions inquiètes :

Je vois la bête qui frappe
de sa queue la poussière
Mes amis se prosternent
La bête ralentit la mer
Pourquoi donc se soumettent-ils
A qui par la terreur gouverne ?

Mais parfois tout s'éclaire dans la gratuité de la lumière d'un jour plus confiant et par la force de métaphores toujours surprenantes quoique reconnaissables (elles obéissent à l'imagination matérielle de l'eau telle que la définit Bachelard et sonnent juste) :

Le bruit des sabots
le cheval blanc passe
Le soleil moelleux avec
la lune lisse sur ma nuque
Ce matin sur le grand axe
le trafic timide court
Il reste le silence

Des souvenirs d'enfance se mêlent à des événements du quotidien, au grand mélange des éléments (l'air, la terre et le feu sont du voyage). Nous apercevons des visages, des corps de nombreux personnages dont nous entendons quelques paroles en écho :

Tu les sens si proches
juste derrière les voiles de l'heure incertaine
leur voix l'eau du bien-aimé ruisseau

Laisse-les cheminer

Peut-être est-ce d'ailleurs la manière très particulière d'entrelacer le banal et l'extraordinaire qui invente une forme si émouvante, si mouvante, si fluide.
Le premier texte intitulé La Porte mystérieuse pose trois questions, à la fois très ordinaires et très étranges :

Pourquoi met-on une source derrière une porte ?
De quoi est-elle faite cette porte ?

Et tout d'abord la trouverai-je ?

Ces questions diffusent leur désarroi, leur curiosité, mais aussi leur entrain dans tout le livre et elles se dissolvent peu à peu dans une réponse qui les renouvelle, mais dans un acquiescement à la vie, à l'amour, à la rencontre, à la surprise. Ce petit recueil se termine en effet par des poèmes d'amour lumineux et, comme promis, sans illusion, bienveillants. Amour porté, amour reçu.
Et la vie continue, portée par l'élan d'une eau parfois suffisamment violente pour inverser les images convenues, une eau souvent salvatrice :

J'appelle l'océan ma page blanche
J'appelle la grêle mon cheval
j'appelle aussi le geyser, je l'appelle mon amour

Nota critica

Luisa Campanile, née en 1973 à Sion, italienne et suisse, comédienne, publie son premier livre de poèmes. Comme si elle explorait des rêves ondoyants, parfois violents, l’auteure nous entraîne dans une suite de poèmes ciselés, d’un hermétisme nécessaire et fécond. Nombre d’images sont à peine métaphoriques et donnent accès à une réalité poétique directe, puissante et peu convenue. Entre la naissance et la mort, l’eau charrie l’acquiescement, la colère, l’étonnement, le découragement et le renouvellement d’une foi en la vie, en la force des mots, en la force du désir lui-même, nu, lavé de toutes les conditions qui le limitent et qu’elle assume résolument : « Je termine de dire/Je ne tue pas les possibilités/Je choisis le meilleur pour la part de silence/Je ne crains pas la petitesse ». Ce petit livre dense, au style très musical, tiraillé par des disharmonies qui lui donnent un caractère très vivant, est paradoxalement très fluide : un désir d’inconnu, fragile, traversé par des rythmes inentendus, jaillit où on ne l’attendait pas, toujours reconduit avec ténacité.

(Françoise Delorme, Viceversa Littérature 5, 2011)