Chromosome 68

Nicolas Verdan

Chromosome 68, c'est l'histoire de la génération «d'après Mai 68». Laura, urgentiste, soigne Bruno, un manifestant blessé lors des émeutes du Sommet de Gênes. Elle se lie peu à peu à lui, et découvre alors l'importance de son propre père, militant proche des Brigade Rouges, qui les a quittées, elle et sa mère, pour militer dans la clandestinité et qui a ni sa vie en prison. Ici, c'est une autre voix que celle de la «Génération 68» qui s'exprime. La voix d'un représentant de la génération suivante, presque d'un autre monde.

Entretien avec Nicolas Verdan

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 08/05/2008

Comme l'annonce son titre – fort bien trouvé - votre second roman a pour héros une femme et un homme nés autour de 1968. Pourquoi revenir sur la période de Mai 68, alors qu'une avalanche de livres traite également de ce sujet, commémoration oblige (1968-2008)?

Commémoration, c'est bien le mot. Franchement, je n'ai pas réfléchi en ces termes en écrivant ce roman qui considère 68 comme le point d'orgue d'une période de bouleversements sociaux dépassant largement les pavés de Boul'mich à Paris. J'ai commencé à écrire en Grèce en 2006, dans un contexte étranger à la mémoire des évènements de Mai en Europe occidentale. En l'écrivant, j'avais plutôt en tête mon expérience de journaliste qui a côtoyé les mouvements altermondialistes en Suisse. Et, surtout, à Athènes, j'ai vécu une année 2007 marquée par de nombreux affrontements violents entre les extrémistes de gauche, les mouvements anarchistes et la police. Ces observations de terrain, nourries par un questionnement antérieur sur les mouvements de contestation sociale des années 60, renforcées aussi par des interrogations sur la jeunesse de mes parents ont donné ce roman. Je conserve au fond de moi une fascination, mêlée d'incompréhension, pour les Brigades rouges et le mouvement hippie. Tout gamin, j'ai suivi, médusé, effrayé, l'enlèvement de Moro. Et je ressentais aussi alors une forme de choc face aux hippies que je croisais sur les bateaux entre l'Italie et la Grèce et lors de mes premiers festivals de Jazz à Montreux en 87, 88, où ils faisaient déjà figure de dinosaures. Mais c'est vrai que d'un point de vue purement marketing, constatant l'arrivée sur le marché de tous ces livres sur le sujet, j'ai convaincu mon éditeur de sortir Chromosome 68 en avril plutôt qu'en septembre, comme c'était d'abord prévu.

Votre premier roman, Le rendez-vous de Thessalonique, relate la dérive géographique et intérieure d'un homme en Grèce – pays où vous-même résidez une partie de l'année. Si cette chronique contenait du désenchantement, que dire de ce nouveau titre, où vous mesurez le vide laissé par la génération d'avant, celle qui voulait mettre l'imagination au pouvoir ?

Oui, un vide, mais surtout dans la transmission de l'expérience vécue par cette génération d'avant, comme vous dites. J'ai eu beaucoup de peine à faire parler celles et ceux qui l'ont vécue. J'ai cherché en vain à rencontrer des ex-Brigadistes, par exemple. Avec tous mes contacts de journaliste, je pensais aller droit au but. J'ai bénéficié de l'aide d'un correspondant à Rome, sans succès. Je ne compte plus les rendez-vous annulés, décommandés à la dernière minute. Quand j'exposais les contours de mon roman en cours, j'ai suscité bon nombre de réactions ironiques et une forme catégorique de rejet. On en trouve un écho dans mon livre lors de la rencontre au café le Trémolo. Dur de parler de ces années. Combien de fois me suis-je cassé la figure sur des anecdotes et des clichés livrés par les acteurs même de cette époque ? Le plus curieux, aujourd'hui, c'est leur réaction à posteriori. Le livre leur apparaît inabouti, léger dans l'approche. Tant mieux, au fond, puisque c'est précisément la nature de cet héritage, confus, que j'ai voulu traduire en roman.

Vous semblez partager l'avis d'Angel Corredera, écrivain romand né comme vous au début des années 70. Dans Derniers rites, il suggère que la génération Flower Power aurait sacrifié ses enfants sur l'autel de leurs utopies…

Je n'irai pas jusque-là. Mais c'est bien ce que ressent mon personnage de Bruno. A titre personnel, je dirais que je n'ai pas vécu ce sacrifice. Mes parents, issus de cette génération, m'ont transmis un fond culturel ouvert au monde, aux livres, une double culture aussi, occidentale et orientale (la Grèce), le tout loin des utopies de l'époque. En revanche, dans le cadre scolaire et professionnel, je constate, avec le recul, combien je suis sensible à une forme de chaos qui me semble découler directement des expériences post-soixante-huitardes. J'ai souffert, par exemple, de cette troublante alternance de systèmes scolaires dans le canton de Vaud. Lorsque j'étais enfant, j'ai mal vécu l'enseignement de l'allemand dans la «Zone Pilote» ( quelle folie quand je repense ne serait-ce qu'à ce terme!) de Vevey. Le système privilégiait un apprentissage intuitif qui ne me convenait pas. J'ai véritablement redécouvert cette belle langue lorsque j'ai rejoint un système plus traditionnel au gymnase. Et c'est un fait, la méthode en question était un héritage direct de remise en cause du système d'enseignement. Même chose avec cette foutue grammaire neuchâteloise, qui compliquait l'apprentissage du français, le rendant sec et coupé de ses racines. Je me souviens aussi que les livres étaient chose rare à l'école. Les polycopiés, confus, en histoire par exemple, remplaçaient des ouvrages jugés suspects. Merci à la littérature, découverte en dehors du système, qui m'a sauvé d'un désastre ! Sur le plan journalistique, j'ai eu tout loisir d'observer celles et ceux qui avaient vingt ans en 68. Et qui plus est dans un milieu où les idées en cours à l'époque ont longtemps imprégné les discours sur la politique et le monde. Le recours au slogan, avec toutes ses variantes éditoriales, la défiance envers le pouvoir, le rejet des conventions, le mépris pour les traditions, le rejet systématique de la religion, mais surtout une forme absolue de cynisme ont marqué mes premiers pas en journalisme. Aujourd'hui, et c'est là l'ironie de l'histoire, ces valeurs mouvantes n'ont plus lieu d'être. Avec surprise et révolte, j'ai observé, dans les années huitante et au début des années nonante, le changement de cap de figures gauchistes. Quel spectacle ! Les jeunes contestataires de hier s'étaient transformés en patrons soumis aux impératifs de rentabilité, obsédés par le chiffre. Rien de plus naturel, peut-être. J'ai toutefois un sentiment amer en les entendant parler souvent le langage de leurs vingt ans pour faire passer des messages autoritaires que leur génération, précisément, avait rejetés. Je caricature à peine. Je suis également fasciné par la peur de vieillir de cette génération. J'ai le sentiment qu'elle rejette le syndrome générationnel, s'étant une fois pour toutes définie comme jeune, ad aeternam. Ceux qui les ont suivis n'étant que des «gamins», jamais capables de grandir et de devenir «jeunes», comme ils se considèrent encore. Parler génération, ce n'est pourtant pas une injure. Je garde enfin un souvenir ému de plusieurs collègues nés dans les années 30 à 36. Je les ai connus à l'âge où ils approchaient de la retraite. J'avais avec eux une relation beaucoup plus libre et affranchie qu'avec la génération d'après. Décomplexés, ils se comportaient en aînés bienveillants, heureux de voir arriver de jeunes journalistes à qui ils ont transmis un métier sans pontifier. Ils étaient les vieux et s'en portaient bien. Malmenée par les soixante-huitards, cette génération de journalistes a été poussée à la porte sans respect. Je généralise, soit. Mais je vous livre seulement mon sentiment, en toute subjectivité.

Vous écrivez : «Altermondialiste! Bruno déteste cette étiquette réductrice sous laquelle il ne se reconnaît pas. Il préfère se présenter comme un «média-activiste». Plus loin, il est précisé que Bruno «fournit de manière passionnée des informations exactes». En tant que journaliste, partagez-vous ce credo?

J'ai beaucoup de distance avec Bruno à qui je fais porter le poids de beaucoup d'idées toutes faites et un paquet de clichés. Mais si vous vous baladez sur les sites web «altermondialistes», comme indymedia.org, vous verrez combien les courageux anonymes qui y signent des articles se sentent investis d'une mission de vérité et d'objectivité. Je partage leur souci d'une information alternative. Mais je me distancie de leurs pamphlets qui sont au moins aussi orientés que les articles des médias dominants.

L'actualité était déjà présente dans votre premier roman, mais en arrière-plan. Ici, les événements politiques ont une grande répercussion sur les parcours personnels. Cela dit, n'en avez-vous pas trop mis, entre Mai 68, les errements du mouvement hippie, les Brigades rouges, le sommet du G8 à Gênes et les attentats du 11 septembre?

Objection acceptée! Oui, sur le plan de la construction romanesque, j'en ai fait trop. Mais je crois que ces évènements sont tous liés par un sentiment diffus d'injustice sociale et la recherche d'une alternative aux ordres établis.

Ce 11 septembre 2001, date choisie par Bruno pour prendre en otage un ancien mao devenu patron de presse. Pourquoi cette collision? Pour renvoyer Bruno à sa vanité de vouloir «changer la face du monde»? (Ainsi que la génération de ses parents, qui affichait le même désir)

Le 11 septembre, que j'ai vécu dans les semaines qui ont suivi à travers un reportage en Ouzbékistan, aux frontières d'un Afghanistan bientôt en proie aux opérations militaires étasuniennes, marque une rupture de fait avec les mouvements de révolte des années soixante. L'émergence de l'islamisme, qui porte avec les armes la lutte contre l'impérialisme des Etats-Unis, déjà dénoncé lors de la guerre du Vietnam, change la donne. Comment discuter encore de 68 en regard du contexte irakien, palestinien, entre autres? Et je ne parle pas de l'Amérique latine, de l'Afrique. Il s'agissait de montrer la vanité du combat de Bruno. Le pauvre ne fait que démêler sa propre histoire, intime, empêtré qu'il est dans un arbre généalogique où manque une branche essentielle: son père.

Les gens heureux, sans fêlures, n'intéressent pas les romanciers. Parmi vos cabossés de la vie, il y a cette figure touchante de la mère de Bruno, internée en psychiatre. Après avoir nagé pendant plus de vingt ans à contre-courant – fidèle aux idéaux de Mai -, elle aurait été terrassée par la prise de conscience de «la propre rigidité de son utopie»…

Ouvrez les yeux. Elles et ils sont nombreu(ses)x autour de nous à porter le fardeau de leur utopie. Certes, il y a celles et ceux qui n'ont jamais rien éprouvé de particulier durant ces années-là. Il y a les autres, dont je me distancie en les voyant célébrer, aujourd'hui encore, leur jeunesse éternelle. Il y a, bien sûr, les sincères, pour certain(e)s heureu(ses)x, bien dans leur peau. Et enfin, la mère de Bruno, détruite par le rêve impossible, larguée après tant d'années de luttes à contre-courant.

Et vous, où vous situez-vous?

Je maintiens une distance avec mes personnages. Je crois les comprendre, chacun dans leur genre. Disons que je les trouve crédibles, même dans la caricature. Je pense toutefois, comme Ute, dans sa lettre, qu'il ne faut pas reproduire la violence que la société nous impose. Je n'ai pas d'utopie. Je crois être animé d'une forme obscure de scepticisme. Je me pose trop souvent en observateur. Je suis comme une éponge, j'absorbe le monde environnant. Il en résulte une difficulté à m'engager pour une cause ou pour une autre. Avec une tentation pour l'anarchisme. Mais loin de moi l'idée d'en épouser les formes activistes et militantes. C'est déjà une manière de faire de la politique. Je me sens incapable de signer le moindre contrat idéologique.

Rassegna stampa (selezione)

[…] En dépit de ces limites et d'un premier dénouement peu crédible (la scène de la prise d'otage et de l'attentat du WTC sont par trop elliptiques), suivi d'une conclusion épistolaire plus convaincante, sous la plume d'une brigadiste pas vraiment repentie, Chromosome 68 est un vrai roman à multiples points de vue, où s'exprime clairement la révolte d'une génération aussi désorientée que dorlotée, vouée à de mornes fêtes, en panne de désirs et d'idéaux. […] (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 22.04.2008)