Entretien avec Blaise Hofmann

di Elisabeth Vust

Pubblicato il 21/06/2007

Votre premier livre, Billet aller simple (2006), était un récit de voyage en Europe, Asie et Afrique. Estive est un carnet de route dans les Préalpes vaudoises, le récit de votre été dans le rôle d'un berger. Avez-vous besoin d'être hors de chez vous voire hors de vous pour écrire?

«Hors de moi», non. L'écriture débridée et thérapeutique se chiffonne le lendemain. Mon «je» n'est pas un autre. C'est même l'écriture qui me tient ensemble. Cela dit, «je» se vit souvent plus intensément, plus intimement, plus sincèrement lorsqu'il est hors de chez lui. «N'importe où, pourvu que ce soit hors de ce monde», écrivait Baudelaire. Sitôt Billet aller simple bouclé, je m'étais lancé dans une fiction, un roman, une centaine de pages qui s'essoufflaient à mesure que progressait une intrigue qui n'en était pas une. Le texte a fondu, le projet s'est recentré, il est devenu une nouvelle, Destin clandestin, parue dans le recueil Mignardises (Faim de siècle/Cousumouche, 2005). Un temps pour tout. Je me réconforte en pensant que la réalité dépasse la fiction, qu'il suffit de regarder ce monde «extra-ordinaire», de le digérer et de le raconter, qu'il est présomptueux de vouloir à tout prix «faire un roman» à 30 berges. Un jour peut-être. Pour l'instant, de petites histoires presque vécues qui font de petits récits presque romans.

Pourquoi cette envie d'éprouver le quotidien du moutonnier?

Un chapitre d'Estive – «Berger?» – cherche à décortiquer cette question à laquelle je n'ai pas trouvé de réponse à ce jour. Un peu comme on tente d'expliquer ses rêves au réveil, en s'en souvenant, en les notant, en les comparant. Peine perdue. La réponse est diffuse et c'est tant mieux. Odeurs de l'écurie familiale à Villars-sous-Yens, option nomade d'une vie sédentaire en pays de Vaud, «réminiscence hippie, démangeaison baba, dynamique beatnik, utopique reflux d'un état de nature authentique, romantique et nostalgique», quelque chose de cet acabit. Après coup, l'expérience justifie l'entreprise – le contraire du regret – et quant au pourquoi du comment…

Avez-vous écrit Estive «en direct» ou ultérieurement?

Il s'agit d'un live sélectif et différé. Comme Billet aller simple, le livre s'appuie sur des cahiers de notes prises sur le vif (enfin, pas tout à fait sur le vif, car la pudeur m'empêche d'écrire en compagnie d'une autre personne), des écritures chronologiques (journal de bord), mais non représentatives, car plus ou moins fouillées et épaisses en fonction de l'emploi du temps, des rencontres, de la météo. Dans Le Temps du 5 mai, Isabelle Rüf semblait s'étonner de cet été «spécialement pluvieux». Par beau temps, on a autre chose à faire. Les notes se prennent dans la grisaille, l'absence et le calme. Ainsi le ciel d'Estive est exagérément couvert et son ton, moins festif que la réalité «directe» de l'été 2005… Ensuite, ces inscriptions brutes et désordonnées ont dormi un hiver. Nul besoin ni envie d'y toucher. Estive s'est écrit «ultérieurement», durant l'été 2006, sans chien ni Goldamine de Zoug, à l'abri de la pluie, dans une chambre confortable avec un balcon qui donne sur le lac, épluchant des dizaines de témoignages de berger, des ouvrages d'histoire régionale, des articles de presse et des livres illustrés, les yeux gonflés par le scintillement de l'écran, les mains agacées par un clavier auquel il manque la touche «F».

Aurait-il été concevable de faire cette expérience sans l'écrire?

Envie de répondre qu'Estive aurait pu ne jamais voir le jour, comme la plupart des univers qui me touchent, me traversent et ne donnent rien de littéraire. Envie de répondre que la prise de note sur le vif ne sert qu'à émanciper le regard, lutter contre la paresse et travailler la mémoire. J'ai peur d'appartenir au genre des «bourlingueurs sur commande» qui vendent leur projet avant de le vivre, qui en ont une idée toute faite avant de partir. J'espère que ce n'est pas le cas. Pour la petite histoire, alors qu'en mars 2006 je collaborais depuis quelques mois à plein temps pour le magazine Hebdo (pas une minute à perdre en écriture), Pro Helvetia m'offrait une bourse d'écriture, de quoi vivre un été entier. Résultat, pause journalistique et écriture d'Estive. Que se serait-il passé sans bourse?

La quatrième de couverture dit que vous «romancez» votre été de berger, mais je ne vois pas où se loge la fiction…

C'est un compliment. Le grand confort des récits de voyage, c'est que les gens dont on parle ne nous reverront pas pour nous casser la figure suite à une phrase mal placée. Pour Estive, je voulais initialement situer l'histoire dans une vallée imaginaire pleine de noms inventés. Cela ne tenait pas debout. Ainsi, il n'y a, à première vue, que les prénoms qui sont modifiés. En vérité, le récit imprimé regorge de distorsions temporelles, d'ablations, d'enjolivements, de salissures, d'ellipses, d'inventions, de mensonges, de raccourcis, etc. Une écriture faussement «surexacte».

Vous parvenez à travailler avec plusieurs formes de réalités, plusieurs plans: le concret, le symbolique; le présent, le mythe; le poétique et le prosaïque. Est-ce que cette cohabitation est évidente pour vous?

C'est pour l'instant la seule méthode qui me permette de décrire les «frictions», évoquer la superposition des différents univers mentaux dans différents espaces-temps. Cette écriture, comme un laboratoire expérimental de formes, cherche le code approprié de chaque univers. Ensuite, la mise en commun des séquences disparates – collages – ajoute, je l'espère, soit de la profondeur, soit de l'humour, soit de l'absurde, bref, un peu de vie. La même vallée de l'Hongrin vue par un vacher, un écolo, un soldat ou un touriste. Le même regard jeté sur Morges, Petropavlovsk, Tsetserleg, Jalalabad ou Tamanrasset. Des «frictions», entropie, le contraire de l'ordre, l'inverse de la cohérence, la vie. Les univers rationnels des romans bien ficelés ne correspondent souvent pas à la réalité.

C'est délicat d'écrire sur un sujet aussi entouré de clichés que le berger. Vous n'évitez pas les clichés, mais savez souvent leur rendre une nouvelle vie, notamment en les prenant au pied de la lettre comme «Je songe à ne pas mettre un chien dehors»…

Au pied de la lettre, au pied des choses… On m'envoie encore parfois, pour me faire plaisir, des cartes postales montrant un berger photographié par Marcel Imsand. Un homme caricatural dans un paysage exotique. De beaux objets qui n'ont rien de réel. On n'a plus le droit de raconter le monde tel qu'il était. L'Asie, l'Afrique et la vie des bergers, tout a évolué. Les témoignages d'antan sont périmés. Quant à «Je songe à ne pas mettre un chien dehors», ce n'est qu'un humour de surface, un jeu de mot gratuit, un petit plaisir que je m'autorise parfois, un petit clin d'oeil au lecteur pour le remercier d'être resté immobile pendant trop longtemps.

«Pourquoi tant de bergers caressent-ils la bouteille? La solitude répétée, surtout la grande solitude morale des hommes qui reçoivent peu d'amour», lit-on en exergue. Votre récit est celui d'un double apprentissage, celui de l'art du berger, mais aussi de la solitude et du silence…

On ne devient pas berger en un été. Et quand on aime la solitude, pas (ou plus) besoin de faire dans l'expérimental pour l'apprécier.

«On idéalise la taciturne. Il n'y a pas de mystère. [ … ] Berger c'est le contraire de la liberté. C'est l'abrutissement total», notez-vous. Puis plus loin: «J'ignore tout ce que j'aime dans ce métier qui n'en est pas un». On dit que les voyages nous décapent, lavent des certitudes…

Le Genevois qui voyageait en Topolino [ Nicolas Bouvier, ndlr ] tenait un semblable discours. Peut-être bien qu'il n'avait pas tout à fait tort. Cela donnerait raison à l'engouement de ses éditeurs. C'est simplement dommage que la plupart de ses lecteurs l'aiment de loin, sans se laisser plumer, rincer et essorer par la route. Berger, voyageur. Les bourlingueurs «à vie», souvent pitoyables en fin de soirée, ne font rêver que les statiques. Les bergers de profession, souvent alcooliques et frustrés, ne font rêver que les citadins. Aux deux citations ci-dessus, il faut ajouter «une intuition qui me titille depuis trop longtemps. La valorisation sociale de toute expérience égoïste, de tout ce qui est précaire, extrême et marginal. La mise au ban du quotidien. Alors que le quotidien, justement, est l'assomption héroïque d'un défi. Le seul vrai défi».

Et le mot «tradition» a mûri dans votre bouche?

Le mot a mûri, mais n'est pas encore mûr. J'ai simplement ressenti un début de soupçon d'intuition qui me fait croire que l'on peut être tout à fait anarchiste et défendre la tradition. «Il y a un sens après le non-sens. Des raccourcis existent pour nous rapprocher des siècles derniers. Quelques mois font gagner des années. Peu d'efforts à la clef. Les générations conversent, s'héritent, s'émeuvent. C'est cela la tradition.»

Toute une série de mythes accompagnent votre estive (le plus vieux métier du monde, le bon berger de la Bible, le bon sauvage, Heidi, le mythe alpin et celui de Sisyphe)…

Ce ne sont pas des mythes. Berger est le plus vieux métier du monde. La bible, un bouquin véritablement beau que je me réjouis de relire quand je serai vieux. Tous les enfants autour de nous sont des «bons sauvages». Heidi n'est que la fugue romantique d'une romancière dépressive. Les Alpes, de la tectonique. Enfin, l'homme incapable de considérer le «seul problème philosophique vraiment sérieux» – le suicide – vit comme Sisyphe. Il n'y a que la forme de la pierre qui change. Pour moi, les mythes sont intimes.Moravagine de Blaise Cendrars est l'un de «mes» mythes, ce qui m'a amené aux mots. Ma première Afrique, mon premier voyage seul, ma première Inde, mon premier Khartoum. Jacques Brel, Léo Ferré, Georges Brassens, Mano Solo... Nietzsche, Dostoïevski, Malraux, Jaccottet… Famille, amitiés, amours…. Chacun «ses» mythes.