Les Passions partagées

Jean-Louis Kuffer

Durant mes vingt premières années de travail, mes activités mercenaires m’auront occupé beaucoup plus que mes écrits, alors même que la lecture demeurait, dans les grandes largeurs, la base essentielle de tout ce que je faisais. S’il m’est arrivé de toucher à tout dans mes articles, la ligne de fond de mon activité ne s’est jamais écartée d’une certaine lecture du monde, et toutes mes expériences accumulées en matière de critique littéraire, de reportages, d’entretiens de toute sorte, de chroniques théâtrales ou d’éditoriaux ont contribué à enrichir mon expérience et donner à ma gouverne personnelle plus de vigueur. Si je me suis passablement dispersé à certaines périodes, rien n’a été perdu dans la mesure où je n’ai cessé de pratiquer l’exercice de la note, pour moi fondamental. D’aucuns prétendent que noter une idée ou une observation les tue. Or, c’est tout le contraire que je pense et continue d’expérimenter: je note donc je suis.

Loin cependant de constituer le réchauffé de notes de lectures antérieures, et moins encore un recueil d’articles déjà parus, ce livre, dont le mouvement profond est bel et bien de reprise, se veut retour aux sources, et donc à ce que Peter Handke disait «l’heure de la sensation vraie».

«Il nous faut relire plus que lire», affirmait ce druide des bibliothèques que fut John Cowper Powys, et c’est dans le faisceau de regards croisés de tous mes âges et de tous les âges du lecteur que je voudrais situer Les Passions partagées, dans ce même mouvement de ressaisie qui fait noter à Samuel Belet, le personnage de Ramuz, au moment de se raconter, que «ce qui n’a pas assez été vécu est revécu», et le passé ressuscite dans un nouveau présent «car tout est confondu, la distance en allée et le temps supprimé. Il n’y a plus ni mort ni vie. Il n’y a plus que cette grande image du monde dans quoi tout est contenu».

Jean-Louis Kuffer

Entretien avec Jean-Louis Kuffer

di Jean-Michel Olivier

Pubblicato il 05/07/2004

Votre dernier livre, Les Passions partagées – lectures du monde, reprend vos carnets de 1973 à 1992. Il s'arrête là où commençait L'Ambassade du papillon qui avait un ton plus politique et polémique. Comment avez-vous conçu ces deux livres?

Le projet des Passions partagées remonte aux années 73-74 et sa forme a cristallisé à ce moment-là, combinant des éléments de carnets personnels et des textes plus élaborés de diverses tonalités, lyrique ou critique, intimiste ou discursive, se rapportant à mes lectures, rencontres et autres expériences formatrices. Cette forme du livre-mulet qui mêle les genres dans une même coulée à valeur de chronique, correspond à mon besoin de concilier des aspects divers voire antagonistes, de ma perception et de mon écriture, oscillant à tout instant entre l'apollinien et le dionysiaque, le cérébral et l'affectif, le nord et le sud, l'ondulatoire et le corpusculaire, ainsi de suite. La forme fragmentaire des Feuilles tombées de Vassily Rozanov, les «Greguerias» de Ramon Gomez de La Serna ou le Journal de Jules Renard m'ont tenu lieu de références dès ces années-là. Plus récemment, j'ai retrouvé cette forme dans La Patience du brûlé de Guido Ceronetti. Je pourrais citer aussi les Journaliers de Marcel Jouhandeau et les carnets de L'État de poésie de Georges Haldas, dont les épiphanies familières touchent aux mêmes instants de présence concentrée que j'appelle, pour ma part «l'état chantant» dans un des premiers textes de ces Passions. Ce livre existait donc dès 1973 et s'est développé sous de multiples titres, non sans de longues interruptions. Du moins n'ai-je cessé d'y rêver comme à une synthèse poétique de ces années de formation.

Quant à L'Ambassade du papillon, il procède d'un simple découpage des carnets que je tiens irrégulièrement depuis 1967 et quotidiennement depuis 1982, atteignant désormais un volume de plus de 200 pages par année. Bernard Campiche a été le premier à s'intéresser à une publication de ce «journal», dont j'ai choisi de retenir initialement sept années (1993-1999) courant entre la fin d'une relation décisive (avec Vladimir Dimitrijevic et L'Age d'Homme) et une nouvelle étape marquée par le développement plus intense de mon travail personnel lié, notamment, à l'amitié et au soutien de Bernard Campiche.

Ce qui frappe dans votre livre, c'est cette idée magnifique que la lecture (avant même l'écriture) est ce chemin vers l'autre, cette attention, cette écoute constante, qui est le premier véritable partage. En quoi l'expérience silencieuse et solitaire de la lecture modifie-t-elle (et a-t-elle modifié) votre vision du monde?

À vrai dire tout m'est lecture et je m'efforce de faire miel de tout. Les livres m'ont toujours accompagné partout et continuent d'être de plus en plus présents, mais j'absorbe autant dans un buffet de gare ou en voyage qu'en lisant ou en conversant avec des amis. Ma «vision du monde» est probablement la somme de tout ça. Ceci dit, pour en revenir au silence et à la solitude que vous évoquez, mon expérience fondatrice de «lecteur du monde» date de mes premières balades solitaires dans la forêt passées à mémoriser des poèmes de Baudelaire ou de Nerval, de Verlaine (mon préféré) ou d'Apollinaire, entre 13 et 14 ans, qui m'ont fait ressentir l'insondable saisissement d'être tel individu et pas un autre. Par la suite, les mots de René Char et de Gustave Roud, vers 18 ans, puis le mots de Charles-Albert Cingria, vers 25 ans, m'ont éveillé à ma propre musique…

Votre livre montre que la lecture n'est pas seulement «une pratique jalouse» et élitaire (Mallarmé), mais qu'elle nous ouvre la voie du déchiffrement du monde, et permet de nombreuses rencontres. Les portraits que vous tracez (Gripari, Czapski, Haldas, Jaccottet, Tournier, Gustave Roud) sont révélateurs, à cet égard, par leur empathie vive, leur curiosité, leur précision. Un livre ouvre-t-il nécessairement sur une rencontre?

Tout dépend de ce qu'on appelle rencontre. Avant notre première entrevue, en 1973, Georges Haldas avait insisté sur le fait qu'il désirait une rencontre et pas une interview. Et de fait, c'est d'une rencontre que je me souviendrai toujours, ce premier après-midi au Domingo de la rue Michel-Servet, que j'évoque d'ailleurs au début du livre. Cela dit, j'ai rencontré Haldas dans ses livres plus encore que dans les cafés de Genève ou lors de nos soirées chez nos amis communs, et mes rencontre de Philippe Jaccottet ou de Gustave Roud se réduisent à deux moments de belle présence humaine. Pierre Gripari et Joseph Czapski étaient des amis plus que tel «écrivain» ou tel «artiste», mais leur rencontre a plus compté pour moi que celle de maints écrivains ou artistes. Les quelques portraits que je développe en outre (de Pierre Jean Jouve, Lucien Rebatet, Vladimir Volkoff, Patricia Highsmith, notamment) correspondent au relief de chaque personnage en résonance avec la lecture de leurs livres. Si j'avais voulu faire du «tourisme» littéraire, j'aurais pu en croquer cent autres, mais telle n'était pas du tout mon intention. Ici et là. je me suis laissé aller à parler de la «ménagerie» littéraire, où l'animal Tournier voisine avec le Sulitzer, auxquels je pourrais ajouter aujourd'hui l'Houellebecq ou le Beigbeder… En fait, et c'est sans exception en ce qui me concerne, je crois avec Proust que le «vrai moi» de l'écrivain est dans son œuvre et que l'individu nous donne rarement autant que celle-ci. Au demeurant, la plupart des auteurs sont de terrifiants égocentrique, et c'est en somme naturel. Pierre Gripari me disait «qu'est foutu celui qui ne se gobe pas», et je croyais alors qu'il avait tort, mais c'est le contraire que je pense maintenant. Cela n'exclut pas l'attention aux autres ni le partage des passions, mais le fait est que, le plus souvent, l'écrivain est soumis à la loi jamais formulée de «mon verbe contre le tien». Autant dire que, pour l'essentiel, mes meilleures rencontres furent occultes: ainsi de Charles-Albert Cingria qui est mort en 1954, d'Anton Pavlovitch Tchékhov que je n'ai rencontré qu'en rêve en compagnie de Fellini et de Pessoa (aimable trio dans un café de Florence), de Stanislaw Ignacy Witkiewicz et de Witold Gombrowicz, de Paul Léautaud et de Dino Buzzati, de Flannery O'Connor ou de Thomas Wolfe, de Marcel Proust et de Vladimir Nabokov (dont je garde un Argus bleu dans un sachet de papier pergamin) pour ne citer que les plus proches et les plus constants de mes vrais «amis».

Quelles sont, dans cette perspective, les rencontres les plus importantes de votre vie?

Comme je perçois la réalité de manière symphonique, je ne pourrais dire que telle rencontre a compté plus que telle autre, pas plus que telle partie d'un tableau de Bonnard m'a plus marqué que telle autre d'un tableau de Soutine, ou telle de nos filles m'est plus chère que l'autre. Chaque être qui m'a révélé quelque chose a compté, mais je pense avec Pascal que nous ne formons qu'une personne, alors voilà: on embarque tout le monde dans l'Arche e la nave va

Les Passions partagées, c'est aussi, autour des livres et de la lecture, l'attente de celle qui va partager ET changer votre vie. Quel lien voyez-vous entre la lecture et l'amour?

«Observer c'est aimer», écrivait Cingria, et c'est ainsi que je considère aussi la lecture. Lire est une forme d'amour, de même que l'amour est une méthode de lecture. L'Intime est alors le lien, dont procède une aura plus qu'un discours. S'il y a un peu de musique dans mon livre, cela doit tenir à cette intimité diffusée.

Vous montrez encore, en racontant votre long attachement à l'Âge d'Homme, comment l'amitié passe à travers les livres, se développe, mais aussi nous force à questionner les autres. En d'autres termes, à se montrer exigeant face aux autres. La lecture implique-t-elle toujours une éthique? Et laquelle?

Le caniche bien peigné n'aime rien tant que son biscuit, aussi va-t-il vous filer un beau couplet sur l'éthique. Cela me rappelle les pages édifiantes de Pierre Bourdieu sur l'éthique de l'entretien… rarement on a plus mal parlé de l'écoute de l'autre en prétendant donner la recette de ladite Écoute super-éthique à base de condescendance magistrale… comme le relevait mon ami Gripari, on affiche le mot quand la chose n'y est plus. Trait d'époque. Mais vous avez raison: la lecture devrait bel et bien impliquer une éthique. Le chien fou revendique le droit à l'erreur, à la paresse, à la déprime, à l'aveuglement, voire à la mauvaise humeur passagère, mais lire c'est aussi relire, et c'est aller contre la paresse et l'inattention, la surdité d'un moment ou l'aveuglement d'un autre. C'est précisément à quoi je tends dans Les Passions partagées. Ce qui m'a intéressé, c'est le moment que Peter Handke appelait «de la sensation vraie». Je reprends l'autre jour la lecture d'In memoriam de Paul Léautaud, et dans l'instant je me retrouve au parc Monceau il y a trente ans de ça, lisant pour la première fois ce terrible récit de la mort d'un père noté au chevet de celui-ci. Fort de ce présent perpétuel de la lecture, j'ai essayé de retrouver, à partir de mes notes du moment, mais parfois vingt ans après, la première «sensation vraie» et sans tricher, donc sous l'égide d'une éthique. Sans tricher, la première lecture de «Mars» de Fritz Zorn m'a agacé à proportion de l'engouement convenu d'un peu tout le monde. Puis j'ai redécouvert ce livre dans une autre disposition d'esprit, sans tricher non plus. Mais allez, sans tricher: mon œil, parce que toute notation et reprise, toute reconstitution sont mise en scène et rajout. Ou plutôt disons: valeur ajoutée. Donc la «tricherie» serait une composante de l'art, et l'éthique, alors, une espèce de mesure. Mais la mesure de Léautaud exclut-elle la démesure de Dostoïevski? L'éthique serait finalement question d'attention. Le diable est celui qui disperse, tandis que la poésie unifie. L'éthique consisterait à tendre a toujours plus de clarté et de précision «à la pointe», plus d'honnêteté et de sincérité. Souvenir récent: sur la même page du quotidien 24 heures, j'écris pis que pendre de «L'économe du ciel» de Jacques Chessex, que j'estime un grave péché contre l'éthique littéraire, pour célébrer parallèlement la magnifique suite de portraits publiée à la même époque. ce n'était pas ménager la chèvre et le chou ou souffler le chaud-froid, mais appliquer la même rigueur à deux livres illustrant l'égarement et l'accomplissement d'un talent. L'éthique enfin serait un «work in progress» de tous les jours, question d'obstination et de ferveur.

Votre livre s'achève sur un très bel hommage – en forme de requiem – à votre mère. La grande raconteuse d'histoires, la pourvoyeuse de mots, celle qui vous emmenait «loin de la maison sans la quitter». N'est-ce pas là le premier partage, la première expérience de cette passion que vous défendez à travers tout votre livre?

Mes parents n'étaient pas de grands intellectuels mais ils nous disaient: «Écoute… "ou bien" regarde!», et ce fut un premier partage à vie.

Propos recueillis par Jean-Michel Olivier.