Recensione

di Brigitte Steudler

Pubblicato il 11/04/2011

Dans Ogrorog , paru récemment aux Editions des Sauvages, nous retrouvons à nouveau un narrateur-auteur pédalant sur son vélo, alors que de gros nuages envahissent le ciel et que la pluie menace. Connaissant déjà le penchant de l'écrivain pour les escapades à deux-roues, nous suivons ici le personnage qui vient de quitter son domicile. Nous sommes en octobre et il roule sur les routes de l'Ain en direction du sud. Oubliées les ascensions difficiles des cols des Alpes, relatées dans Trois divagations sur le mont Arto(2006, Héros Limite & Harpo). Cette fois, il se rend à l'autre bout de la France, dans l'Aquitaine, car il a rendez-vous sept jours plus tard avec un ami pour terminer le déménagement de sa maison. Poussé à fuir par de forts sentiments d'anxiété, le narrateur s'est donné pour objectif de voir la forêt. Il espère ainsi que son périple apaisera ses tourments : « […] j'ai un projet pendant cette traversée de France, un projet qui pourrait alléger mes angoisses, voir la forêt. Voir où elle est. Si elle est. A chaque fois que je verrai une forêt, je l'approcherai, je la pénétrerai. Il semble qu'on ne l'utilise plus. Elle est là. Derrière un panneau qui indique son commencement, devant un autre qui indique sa fin. Du coup on passe sa route, on lui tourne le dos. Autrefois pas. Lorsqu'on se sentait lourd, trop lourd, lorsque la folie plombait le crâne, on recourait à la forêt. On quittait sa maison, on sortait de la ville, on disait adieu, on allait vers la forêt, on y restait. C'était ça le recours. Le refuge. La forêt. »

Portées par ce questionnement autour du rôle primordial joué par la forêt au cours des siècles passés, les réflexions du narrateur d'Ogrorog vont progressivement transcender le récit. Au fil des étapes marquant sa longue traversée, il croise le quotidien d'hommes et de femmes vivant à l'écart des grands centres économiques. Philosophe de formation, Alexandre Friederich convie Epicure et Saint François d'Assise pour alimenter ses considérations. S'interrogeant sur l'évolution des rapports de force au cours des époques, il évoque de façon récurrente l'organisation de la société au Moyen-Age. Toute puissance des seigneurs face à leurs serfs, mise à l'écart des vagabonds et hors-la-loi. Notre cycliste analyse les liens sociaux en plaçant au centre de sa réflexion l'importance du rôle joué par la forêt comme refuge et lieu de subsistance. Au fil des kilomètres, il nourrit sa pensée des interrogations qui l'assaillent. Il semble même que réfléchir l'aide véritablement à mieux poursuivre sa route en rebelle. Ses pensées semblent ainsi suivre les contours des obstacles qu'il rencontre, le brouillard le rend poétique, l'absence d'un toit pour la nuit le laissant plus désemparé. Si sa monture s'emballe, ses pensées font de même. Ce n'est qu'au réveil d'une longue nuit passée enroulé dans la toile de sa tente que, tout à coup, son esprit semble avoir trouvé un semblant de paix. Ou alors serait-ce l'effet des kilomètres (plus de huit cent au final) qui, une fois avalés, apportent enfin l'apaisement ?

Au terme de ce long périple, le lecteur aura vu du pays, traversé des hameaux à la sauvette, entendu de courts dialogues noués avec des hommes et des femmes dont certains semblent encore très proches de la nature. Sans souffrir sur un vélo, le lecteur aura revisité des préceptes philosophiques. Il aura partagé les angoisses du narrateur, se sera réjoui des apaisements que ce dernier tente d'y apporter en usant de légèreté et d'ironie. Ce qu'Alexandre Friederich réussit avec ce texte, c'est le pari d'un projet s'inscrivant dans une certaine linéarité. Sous-tendu par l'objectif d'être au rendez-vous donné à son ami, il ne laisse plus sa plume s'éparpiller comme dans Trois divagations sur le mont Arto . Il est beaucoup plus concis dans la restitution des pensées de son narrateur. Ce faisant, il gagne en clarté et cela confère aux propos tenus une part d'authenticité qui, feinte ou non, touche et charme le lecteur. Il réussit surtout le pari de ménager, chemin faisant, un certain suspense. En effet, jusqu'à la dernière ligne d' Ogrorog , le lecteur ignore si véritablement notre cyclo-narrateur est décidé ou non à se rendre au rendez-vous fixé sept jours plus tôt. Curieux, celui-ci découvre alors que la numérotation des chapitres indique les départements traversés. Afin de visualiser l'itinéraire parcouru, le lecteur constate qu'en dépit des indications données régulièrement, le tracé souffre d'une absence d'étapes entre les départements de la Lozère et du Lot. Notre narrateur-cycliste aurait-il choisi de taire sciemment une partie de sa traversée ? Surpris par ce manque de rigueur inhabituel, le lecteur se surprend à penser que, décidément, rien n'est prévisible dans ce type de randonnée !

Nota critica

À son départ de l’Ain, le narrateur d’Ogrorog a pour objectif de gagner l’Aquitaine à vélo pour y rejoindre un ami, mais surtout d’approcher et de sentir la forêt. Portées par un questionnement ininterrompu sur les changements ayant transformé les relations sociales dans nos sociétés au fil des siècles passés, les réflexions philosophiques du cycliste transcendent le récit. La recension des étapes quotidiennement franchies rythme ce texte écrit dans une langue vivante, riche et poétique. Ogrorog a été récompensé du Prix Michel-Dentan 2011 que l’auteur, philosophe de formation, a partagé avec Douna Loup pour L’Embrasure. (Brigitte Steudler)